Un enterrement de première classe

C’est le titre que m’inspire la vision de notre Arc de Triomphe ainsi traité pour mon propos d’aujourd’hui, et qui justifie la musique qui l’accompagne. J’ai hésité, je l’avoue avec une autre expression venant d’un ami qui qualifiait cet acte comme étant « un événement culturel obscène ». Cela dit, je veux bien reconnaître que je n’éprouve pas une particulière attirance pour l’art moderne. J’irai même jusqu’à confesser que très souvent je ne le comprends pas. Ainsi je déteste les colonnes de Buren au Palais Royal, et il m’a fallu du temps pour aimer la pyramide du Louvre, que maintenant j’apprécie, car elle ne jure pas en cette enceinte du Louvre napoléonien, en évoquant, entre autre, la célèbre campagne d’Egypte, et a en plus le mérite d’être transparente.

Pour me faire bien comprendre, de même que je n’aimerais pas que l’on crachât sur une personne que j’aime, je me révolte devant les laideurs vulgaires infligées à des œuvres artistiques de génie. Cela va de mises en scène de nos grands classiques, où les comédiens urinent en scène, comme jadis à Versailles, grâce aux urinoirs portatifs de laquais, à l’entonnoir rouillé placé dans les jardins de ce même château, pompeusement nommé le vagin de la reine.

Je n’avais donc pas aimé l’empaquetage du Pont Neuf. Et je ne pense pas avoir été le seul. Mais ce monument ne figure pas parmi les lieux de communion nationale. Il y a bien sûr la statue d’Henri IV ! Mais qui s’en soucie à part quelques royalistes, et ceux qui prennent un malin plaisir à ressacer une phrase qu’il n’a jamais prononcée « Paris vaut bien une messe ? ». Cela justifie beaucoup de lâchetés et fait de l’ombre à l’Eglise catholique ! Pourquoi s’en priver ?

Mais l’empaquetage de l’Arc de Triomphe est une autre affaire. Il s’agit là d’un lieu de recueillement national d’abord, où se trouve la tombe d’un soldat inconnu, mort avec beaucoup d’autres pour que triomphe la France. 

Tous les présidents de la République vont s’y incliner dès leur intronisation. Les chefs d’Etats en visite officielle font de même. La flamme y est rallumée tous les jours, des drapeaux français s’y inclinent.

Il est des lieux intouchables dans des pays d’ancienne et de solide civilisation, tout comme certains principes, tels la liberté des consciences. Mais encore faut-il que le mot patrie ait encore un sens et corresponde à une vérité ! Je ne crois pas que ce soit le cas pour la plupart des politiques qui nous gouvernent, et ce depuis un bon moment. Certes cette notion de patrie s’est modifiée au cours des âges. Le regretté Jean de Viguerie, un de nos grands historiens catholiques l’a écrit avec talent, dans son célèbre livre « Les deux patries. » dont je ne saurais trop conseiller la lecture. Pour faire bref, je dirai que tout s’est embrouillé pour la France, au moment de la Révolution, sous l’influence de certains philosophes des Lumières. C’est pourquoi Jean de Viguerie a écrit fort justement « A la fin de l’Ancien Régime, par les influences conjuguées du patriotisme philosophique et du patriotisme chrétien, nul ne sait plus rien de l’identité de la France, ni de la signification réelle du mot patrie. L’être moral de la France est effacé, le cosmopolitisme triomphe, l’idée de la patrie se confond avec celle des droits de l’homme. » (1).

L’être moral de l’ancienne France tenait à l’amour que portait les Français à leur pays natal, ses paysages, son climat, et leur famille surtout. La famille naturelle, qu’un des dix commandements de la loi de Moïse commande d’aimer. « Tu aimeras ton père et ta mère… ». Et les théologiens chrétiens y incluaient le roi, comme père du peuple et lieutenant de Dieu. La relation d’autorité était partagée, chaque niveau de la société l’exerçant pour ce qui la concernait, et le roi se trouvant au sommet pour veiller à la justice et la miséricorde.

Mais tout changea brutalement avec la Révolution, car il ne faut jamais oublier que le but premier des révolutionnaires était de déchristianiser la France et de donner à l’Etat tous les pouvoirs, y compris religieux, et ce dès la confiscation des biens d’Eglise en 1789.

Le 3 septembre 1791, ils instituèrent le mariage civil, et le 20 septembre 1792 ils légalisèrent le divorce, abolissant dans la même foulée la royauté et proclamant la République. L’autorité n’allait plus reposer que sur la Loi, la République, la Nation, auxquelles on ajoutera selon les circonstances la Patrie, autant d’entités vidées d’âmes, parce qu’incarnées par des hommes gouvernés par l’utopie, la mégalomanie ou l’appât du gain. Quand ces gens évoquaient la patrie, ce ne pouvait donc être, selon leur type de passion, qu’un néant, un fantasme ou un prétexte. Ces trois taches originelles ont imprégné à vie le discours politique républicain, et à la longue anéanti la notion de patrie.

Il a fallu du temps, parce qu’on a dû tenir compte de la majorité catholique de la population, et de son attachement aux conséquences pratiques de ce qu’était une patrie chrétienne. On n’imaginait pas, par exemple, que l’Eglise pût se relever de la Révolution, de la même manière qu’on pensait qu’elle ne survivrait pas à la loi de 1905 ! Elle se releva pourtant, et on crut la partie gagnée. Mais c’était compter sans les effets négatifs des deux guerres mondiales.

Une des caractéristiques du concept révolutionnaire de patrie était l’exaltation de la mort, au point que Robespierre avait pu dire qu’il était plus enviable de mourir pour la patrie que de vivre pour elle (2). La morale chrétienne ne peut qu’approuver le sacrifice de celui qui donne sa vie pour son pays, mais certainement pas de dire qu’il est préférable de se faire tuer que d’échapper à la mort. Aimer sa patrie, c’est certes la défendre, mais aussi vouloir y vivre.

Dans les « unions sacrées, » des guerres, l’Eglise n’a pas toujours su, du moins à ce que je sais pour la France, mettre les choses au point. Elle a laissé souiller le beau mot de patrie par les horreurs de la guerre, par oubli de sa théologie fondamentale, venant de Saint Augustin et de Saint Thomas, et non de Fénelon. Quant à l’Etat, il a fort habilement joué de cette déficience. Aux mains de la grande finance qui utilise des politiques dévoués à ses buts, les vieux pays d’Europe ont répudié la patrie et son idéal, officiellement comme fauteurs de guerre, mais en réalité parce qu’impliquant des frontières, gênantes pour l’enrichissement tous azimuts de certains, tout comme ils ont effacé les monnaies nationales. Et dans la gigantesque guerre commerciale qui bat son plein en ce moment, il faut que la patrie soit de plus en plus déconsidérée, surtout ce qui rappelle ses anciennes conceptions qui forgèrent notre pays.

Au fond l’inspiration de Christo pour l’Arc de Triomphe, tombe à pic comme l’amnésie actuelle de beaucoup de théologiens catholiques. On cache le symbole des victoires de la France, et particulièrement de Napoléon, tout comme on a réduit à son strict minimum la célébration du bicentenaire de sa mort. Et l’on a sorti des raisons aujourd’hui à la mode, le racisme, à cause du rétablissement de l’esclavage, et bien sûr les guerres que ce monument célèbre. Et l’on profite de l’ignorance des Français quant à leur histoire !

Les guerres napoléoniennes n’ont rien à voir avec les deux dernières guerres mondiales. Leur intérêt était d’abord politique, et elles furent toutes imposées à la France par plusieurs coalitions auxquelles l’Empereur se devait de résister pour défendre son pays et sa conception de l’Europe. On n’écrit pas l’histoire avec des si, mais je crois que l’on peut dire que si l’Angleterre n’avait pas saboté la paix franco-russe de Tilsitt en 1807, l’Arc de Triomphe serait un des hauts lieux de commémoration européenne et française, et que personne n’oserait aujourd’hui le recouvrir d’un suaire. Quant au rétablissement de l’esclavage, ce n’est qu’une mise en lumière d’une des nombreuses hypocrisies de la révolution qui n’avait procédé qu’à une abolition pour les colonies sur le papier, tandis qu’elle mettait en place l’asservissement de la France au pouvoir absolu de l’argent. Aussi Napoléon et ses ministres, ne firent que continuer avec regret une triste pratique qu’ils étaient dans l’impossibilité politique et économique d’abolir. Ce n’est pas une excuse, mais une simple explication.

Aussi l’idée de patrie représentée par l’Arc de Triomphe n’est pas seulement liée aux victoires sur les champs de batailles, mais aussi aux soins des blessés et des malades. Car aux Invalides, Napoléon prit la suite de Louis XIV, en entretenant et en faisant vivre le palais construit pour les blessés pour le service de la France, de la France qui gagne. Et elle menait cette tâche à bien autrement que par des discours, en sachant mettre en place un État à la hauteur de ses devoirs. La grande patrie France avait un service public digne d’elle. La multiplication de guerres qu’il n’avait pas voulues, empêcha Napoléon de faire plus sur le plan social. Le manque de temps, tout comme de funestes divisions internes à la France empêchèrent, Louis XVIII et Charles X de perfectionner l’œuvre de l’empereur, sur le plan social notamment. Car bien qu’assis sur son trône, et non sur celui de leur frère, ils portaient le titre de « rois très chrétiens. ». En 1830, la bourgeoisie capitaliste reprit la totalité de son rêve révolutionnaire, celui qui fut roi des Français avait abandonné son titre de Très Chrétien, mais l’Eglise catholique s’était redressée. Il fallait la ménager, comme l’opinion, et donc aussi la patrie.

Maintenant il n’y a plus à se gêner. L’Eglise catholique a perdu presque toute son influence en matière politique. Certains catholiques envisagent le retour aux Catacombes comme une purification, et une Église sans prêtre comme un summum d’exemple de sainteté par l’égalité. Plus rien ne s’oppose au « Tout économique. ». Il faut que la patrie et ce qui la symbolise apparaissent aux mieux comme des vieilleries dangereuses, et a minima comme des objets ordinaires. Commencer par cette deuxième option pour le grand public est habile. C’est ce à quoi nous assistons avec l’Arc de Triomphe.

La tonalité des louanges artistiques a déjà été donnée par Christo lui-même : « Les plis vont bouger, la surface du monument devenir sensuelle. Les gens auront envie de toucher l’Arc de Triomphe ». Est-ce pour ce verbiage de modernes précieuses ridicules que nos soldats sont tombés au champ d’honneur ? Et cela entraîne une surenchère du genre illuminisme charismatique donnant cette autre extase « Je reçois ce geste monumental comme un appel à la liberté. L’empaquetage de l’Arc de Triomphe introduit dans notre espace des métamorphoses douces pendant quelques jours. ». Au point où nous en sommes, un concours « littéraire. » pourrait être ouvert !

Mais qu’on ne s’y trompe pas, ce décor qui provoque des diarrhées verbales, ne sert pas d’abord à une nouvelle mise en scène d’Ubu roi d’Alfred Jarry. C’est le triste spectacle d’un pays qui perd son âme, et qui ne progresse que dans le mépris universel. Couvrir d’un linceul le monument symbole de nos gloires nationales équivaut à poursuivre l’œuvre destructrice de mémoire du précédent quinquennat. Souvenez-vous de la commémoration de la Grande Guerre. A Douaumont, on organisa une course poursuite franco-allemande de jeunes sur les tombes de nos soldats. Il fallait faire mieux, et aujourd’hui, c’est toute l’épopée napoléonienne que l’on piétine, après l’avoir caricaturée en n’osant à peine commémorer la mort de celui qui en est le héros.

Il est inquiétant qu’un Chef d’Etat français permette d’obscurcir le soleil d’Austerlitz au nom de goûts esthétiques « mémoricides » quant au passé patriotique de son pays. Cela accrédite le reproche que certains lui font de ne pas aimer la France (en ne parlant que de la face sombre du colonialisme par exemple), et de vouloir abolir le concept même de patrie, en effaçant méthodiquement ce qui constitue une nation. On pourrait alors être fondé à y voir un lien avec la manière dont les Français ont été traités pendant la crise du Covid, et le lâchage de certains pays étrangers. Le Gabon, pays d’Afrique francophone qui nous était le plus proche demande son entrée dans le Commonwealth, et l’Australie nous décommande pour 56 milliards d’euros de sous marins !

Sans faire de jeux de mots, qui seraient ici inconvenants, on ne peut que s’éloigner d’un bateau qui coule pour éviter d’être entraîné dans ses remous, et l’on s’en écarte d’autant plus vite qu’on a le sentiment qu’il s’est sabordé.


1) Jean de Viguerie, « Les deux patries », p. 64. Editions DDM.
2) Père Michel Viot, « L’heure du royaume de France est-elle venue ? », p. 156 . Editions Via Romana, citation du discours de Robespierre à la Convention le 7 mai 1794, commenté aussi par Jean de Viguerie dans son livre p 85-90.

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