Plus sacré que moi tu meurs

Cette prétention a préparé la révolution française du XVIIIe siècle, elle a produit ses horreurs en enfantant des systèmes de gouvernements par nature instables et sources de désordres. Pour les arrêter on eut recours à des pouvoirs autoritaires, voire à des dictatures. Tout cela est du passé me dira-t-on ! Ce n’est pas mon avis. Monsieur Mélenchon nous l’a fort opportunément rappelé lors de la récente perquisition faite dans ses locaux le 16 octobre 2018 : « ma personne est sacrée… ne me touchez pas…la république c’est moi… vous êtes des policiers républicains ? … Frappez-moi, savez-vous qui je suis ? ». Je comprends que ces propos puissent paraître surréalistes, et surtout très maladroits en fonction de l’image que cet homme politique veut donner de lui-même. Et de fait sur le plan de la communication, cela lui a nui. Mais dans la « logique » politique héritée de 1789, il avait parfaitement raison ! Et qu’on me comprenne bien, je ne prends pas parti sur le fond de l’affaire qui a motivé cette perquisition. Je veux faire réfléchir sur le fait qu’un homme cultivé, et habitué de la politique, certes en colère, mais il en a vu d’autres, ait pu dire cela. En fait, il a exprimé, sans prendre de gants et avec une sincérité totale ce qu’il pensait, et qui est partagé, plus ou moins consciemment, par beaucoup des « acteurs actifs » de la République, élus ou non élus. Et le trouble que cette affaire a jeté montre que la question du lien entre le sacré et le pouvoir est loin d’être réglée, et qu’elle ne concerne pas que le député Mélenchon.

Pour bien comprendre comment nous sommes arrivés à cette situation embrouillée, provoquée par la révolution française, il faut rappeler ce que cette dernière a voulu abattre : le Dieu de la Bible, en sapant l’autorité du roi, son lieutenant. Voltaire et Rousseau ne furent pas des athées au sens moderne du mot. Ils laissent, pour des raisons différentes une place à Dieu, à la religion, et même à un roi (surtout Voltaire, avec son despotisme éclairé, ce qui explique la haine de Robespierre à l’égard de sa pensée). Mais, pour eux, Dieu et la religion doivent être sous l’autorité du pouvoir politique, quel qu’il soit, et n’être la source d’aucune révélation ni d’aucun dogme, officiellement au nom de la tolérance, en fait pour demeurer plus facilement un instrument de pouvoir, et rien que cela. Le pouvoir (exécutif, législatif et judiciaire) se situant dans l’ordre de la raison, avait besoin d’une autorité religieuse pour le conforter, mais surtout pas pour le supplanter. D’où le recours à une religion naturelle, ne faisant appel qu’à la seule raison et ayant une fonction essentiellement civique. Dans tous les cas, elle devait conférer aux détenteurs de pouvoirs un caractère sacré. Parce qu’on est en France, on inventa toutes sortes de solutions, pour en arriver en fin de compte à une séparation des églises et de l’Etat en 1905, d’où sortit la laïcité « à la française » susceptible de recevoir, bien évidemment, toutes sortes d’interprétations, sept d’après Jean Baubérot (1), et je lui donnerai volontiers raison. On comprend alors la difficulté de l’homme politique français, appelé à exercer le pouvoir, à se situer de façon laïque par rapport au sacré, surtout s’il a de la culture et connaît l’histoire de son pays. C’est le cas de Jean-Luc Mélenchon ! Bien qu’il nous dise songer à une sixième république, il sait parfaitement (j’entends par là, en tirant toutes les conséquences pratiques de ce constat) que nous sommes encore sous la cinquième république, tributaire des précédentes, mais fondée par le général De Gaulle, ce qui est loin d’être un détail.

Il ne peut en effet ignorer que cet homme est, et demeurera très certainement un cas particulier. Pourquoi ? Son caractère sacré ne reposa jamais seulement sur une élection seulement, mais sur l’appel du 18 juin 1940 essentiellement. A son retour en 1958, il déclara à la télévision le 28 décembre, et ce, après tout le processus qui l’avait amené à être élu président de la république par le Congrès « Avant tout, Françaises, Français, je veux vous dire que j’accepte le mandat que vous m’avez confié. Votre décision fut marquée lors de la crise nationale du mois de mai, affirmée par le référendum, répétée par les élections, précisée par le vote des élus dimanche dernier. LA TÂCHE NATIONALE QUI M’INCOMBE DEPUIS 18 ANS se trouve de ce fait confirmée. GUIDE DE LA FRANCE et CHEF DE L’ÉTAT RÉPUBLICAIN, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais et suivant l’esprit nouveau qui me l’a fait attribuer ». Deux remarques qui ne comportent de ma part aucun jugement. Accepter une élection alors qu’on a été candidat, manifeste clairement qu’on considère le pouvoir comme ne venant pas des électeurs. Tout comme l’évêque de Rome, quand il est élu par le conclave. La première question qui lui est posée est : acceptes-tu l’élection ? Car personne n’est candidat, officiellement du moins. C’est son acceptation qui fait de lui le successeur de Pierre, et par voie de conséquence le Pape, chef de droit divin de l’Eglise catholique. Le Saint Esprit inspire certes le Conclave, mais aussi et surtout celui qui accepte sa décision. Par son oui, il obtient l’autorité immédiate sur cette assemblée et sur toute l’Eglise. Il est alors parfaitement clair que le pouvoir vient d’en Haut et non d’en bas. Loin de moi l’idée de penser que le général s’est pris pour le Pape ! Mais ce qui est clair, c’est qu’il a voulu donner à son élection une dimension particulière qui est clairement expliquée par la suite.

« Depuis 18 ans». Nous sommes renvoyés au 18 juin 1940, à son fameux appel. Ainsi, sa conception du pouvoir est charismatique, voilà pourquoi il emploiera plus loin l’expression de guide, avant l’appellation plus classique de chef de l’Etat, et ce, tout en étant parfaitement conscient des traductions allemandes, italiennes et espagnoles de ce premier qualificatif. Le général aimait à manier l’humour et faire des pieds de nez aux bien-pensants ! Aussi Eric Zemmour a-t-il tout à fait raison de rappeler une autre intervention de De Gaulle (conférence de presse du 31 janvier 1964) et de la rapprocher des propos de Louis XV dans le discours de la « flagellation » tenu devant le parlement de Paris en 1766 : « Il doit être entendu que l’autorité indivisible de l’Etat est déléguée toute entière au Président par le peuple qui l’a élu et qu’il n’y en a aucune autre, ni ministérielle, ni civile, ni militaire, ni judiciaire, qui ne puisse être conférée ou maintenue autrement que par lui et qu’il lui appartient d’ajuster le domaine suprême qui lui est propre avec ceux dans lesquels il délègue l’action à d’autres » (2). Le sillon gaulliste de la royauté élective était donc profond, le successeur immédiat du général, Georges Pompidou, sût d’autant plus le maintenir, qu’il avait participé activement à son tracé. Son successeur essaya de désacraliser la fonction présidentielle. Il fut très souvent trahi et fut battu dans sa tentative de réélection dans des conditions moralement discutables. François Mitterrand ne commît pas la même erreur. Il imagina une autre forme de légitimité sacrée, finalement assez astucieuse et conforme à une certaine tradition républicaine : l’héritage des grands ancêtres (le positivisme d’Auguste Comte). L’un d’eux était encore vivant, en 1981, Pierre Mendès France, l’autre mort, Jean Jaurès sur la tombe duquel, entre autres, il déposa une rose. Cela se passait au Panthéon, temple de la religion républicaine, mais aussi ancienne église Sainte Geneviève, construite sur ordre de Louis XV (encore lui !). Ainsi le Président, le jour de son intronisation, entrait dans un lieu qui était sacré pour tous les goûts, grâce à différentes sources : les messes qui y furent jadis célébrées et la présence des défunts honorés du titre de grands hommes par la Patrie. Et le président-roi réussit à accomplir deux septennats malgré (ou à cause) de deux cohabitations. Jamais personne ne remit en cause la légitimité présidentielle, pas plus que la représentativité des élus de ce temps. En 1995, au départ de François Mitterrand, la personne du Président de la république devint plus normale, au risque d’être plus banale et de désacraliser sa fonction. Mais les vases communicants républicains ont alors, tout aussi normalement, fonctionné que par le passé. Les députés, qui avaient été précédés par les juges, recommencèrent à sentir au-dessus de leur tête, la présence d’auréoles, bien sûr laïques ! Mais, ils ne mesurèrent pas l’ampleur de la désacralisation de la fonction présidentielle, et partant, son abaissement. La « normalité. » voulue par le président Hollande, l’amena selon moi, au-dessous du niveau de la mer de la crédibilité, avec cependant les mêmes attributions constitutionnelles que celles du général De Gaulle. Un président doté d’énormes pouvoirs, avec une personnalité complètement désacralisée, « normalisée » entraîne obligatoirement, en les aggravant, des déséquilibres dans les autres pouvoirs Et, comme toujours en pareil cas, quand l’exécutif perd de son « aura », que de roi de France, il devienne roi des français, premier fonctionnaire héréditaire, comme cela se produisit jadis avec Louis XVI, et aujourd’hui qu’il passe de Président de la République élu, par une confortable majorité, à une situation de président, certes élu légalement, mais par défaut, compte tenu des conditions de la campagne électorale, et dont la légitimité est loin d’être évidente compte tenu du nombre d’abstentions, les autres pouvoirs reprennent à leur compte ce que la tête a perdu.

Et on oublie les règles du jeu du système représentatif. Ainsi le député arrivé à son poste grâce à une majorité de mandants, devenu de ce fait élu de toute la Nation, en rajoutera d’autant plus sur sa fonction sacrée, que la tête de l’Etat en apparaîtra à beaucoup comme totalement dépourvue. Cela contribuera à l’éloigner encore plus de ses électeurs qui se mettront alors à rêver de démocratie plus directe, avec pour commencer de fréquents référendums à initiative citoyenne. Et pourquoi pas s’ils sont raisonnablement réglementés ? Mais quoi d’autre ensuite ? Qu’attendre d’un véritable concours de sacré entre certaines parties de la Nation et ses représentants ?

Je crains donc que les désordres actuels débouchent sur des solutions violentes comme cela s’est toujours produit dans le passé. Car pour siffler paisiblement la fin d’une semblable partie, il faut un arbitre sacré… revêtu d’un pouvoir respecté de tous, et je n’en vois pas à l’horizon ! Les uns et les autres se retrouvent dans la position des législateurs de l’après 1790. Leur trône sacré est redevenu un siège éjectable, qui à défaut de les envoyer à la guillotine, peut les propulser rapidement dans la méditation des lois de l’éternité ou du néant pour s’exprimer pour une fois d’une façon aussi laïque que correcte.


(1) Jean Baubérot, Les 7 laïcités françaises, Editions de la maison des sciences des hommes 2015.

(2) Eric Zemmour, Destin français,Editions Albin Michel pp 261-262. Et dans le même ouvrage, p 254 l’auteur cite un extrait du discours de la flagellation dont voici un passage « C’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine, dont le caractère propre est l’esprit de conseil, de justice et de raison ; c’est de moi seul que mes cours détiennent leur existence et leur autorité ; la plénitude de cette autorité, qu’elles n’exercent qu’en mon nom, demeure toujours en moi, et l’usage ne peut jamais être tourné contre moi ; c’est à moi seul qu’appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage… ». Ici Louis XV ne faisait que rappeler à leur devoir de magistrats des hommes qui lui avaient acheté leur charge pour rendre la justice en son nom et qui en profitaient pour essayer de jouer un rôle législatif dépassant leurs fonctions »

2 commentaires

  1. « Dieu et la religion doivent être sous l’autorité du pouvoir politique » : c’est exactement l’inversion dont parlait Guénon dans « Aperçus sur l’initiation » et dans « Autorité spirituelle et pouvoir temporel ». Dans la société traditionnelle, c’est le politique qui est sous l’autorité de Dieu. Cela ne dispensait pas le politique de faire un usage honnête de son pouvoir mais la structure se référant au Créateur, était un rappel du fait que la vérité ne dépend pas de nous, tandis que nous dépendons de la vérité. Patescunt omnia Deo.

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