Parole de la semaine – Le Saint Sacrement : Corps et Sang du Christ

En affirmant « moi je suis le pain vivant qui est descendu du ciel », Jésus se proclame la manne nouvelle, manne nouvelle supérieure à l’ancienne si l’on suit bien l’ensemble de son propos. Et sur quoi porte la nouveauté ? Sur la puissance de vie produite par cette manne. Alors que les bénéficiaires de la première manne avec Moïse au désert n’ont vu que leur vie prolongée par elle et ont tout de même finalement connu la mort, ceux qui mangeront la manne nouvelle vivront pour l’éternité. « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » dit Jésus. Et tout notre passage nous explique en fait comment, en participant à l’Eucharistie, le chrétien fait entrer en lui la vie éternelle.

Et le vocabulaire employé par Jean est extrêmement fort et précis. Jésus dit en effet que le pain qu’il va donner c’est sa chair, son corps. Ensuite il ajoute « celui qui mange ma chair et boit mon sang. » Le verbe traduit ici par manger veut dire littéralement « mâcher », « croquer », ce qui insiste sur la nécessité de manger réellement.

Ce réalisme du vocabulaire choque les juifs opposés à Jésus comme d’ailleurs aussi, quelques versets plus loin, un certain nombre de disciples. Ce qui les heurte en fait c’est la croix que tout cela implique.

Rappelons brièvement l’aspect du mystère de la croix qui nous intéresse ici. Ce n’est pas simplement la mort injuste d’un prophète destiné à bien mettre en évidence la méchanceté humaine. Non, la mort du Christ sur la croix est un véritable sacrifice religieux, un sacrifice humain dans lequel celui qui incarne à la perfection l’obéissance à la loi divine est mis à mort à cause de cette perfection. Cette mort est donc imméritée. La victime innocente et pure peut alors prendre sur elle nos péchés et expier à notre place. Voilà très exactement ce qui est impliqué par cette parole qui révolte tant les juifs : « le pain que je donnerai c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie. » Verset auquel il faut ajouter « celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je le ressusciterai au dernier jour ».

On comprend donc la place centrale de l’Eucharistie dans le christianisme, Eucharistie comme participation au sacrifice du Christ à chaque fois qu’il est question de manger et de boire le sang du Seigneur. Le rite abolit le temps. De même que le juif qui aujourd’hui participe au repas pascal sort d’Egypte avec Moïse, le chrétien qui communie est appelé à vivre en fidélité à l’expiation parfaite de Jésus. Voilà pourquoi, tant sur le plan des dispositions spirituelles que sur celui de la liturgie, la célébration de l’Eucharistie doit toujours avoir un aspect sérieux. Et je vous rappelle ce texte de Bossuet que d’aucuns trouveront peut-être un peu long mais qui est important : « toutes les fois que nous assistons, que nous communions à Son mystère, toutes les fois que nous entendons ces paroles « ceci est mon corps, ceci est mon sang », nous devons nous souvenir dans quelle conjoncture, à quelle nuit, au milieu de quel discours elles furent proférées. Ce fut en disant devant, ce fut en répétant après : « un de vous me trahira, la main de celui qui me trahira est ici à la table. » L’institution de la Cène est faite dans cette conjoncture : pendant que les apôtres avertis de la perfidie d’un de leurs compagnons se regardaient les uns les autres et se regardaient avec étonnement et avec frayeur « sera-ce moi ? », que Judas le demandait lui-même et que le Sauveur lui dit « oui c’est vous vous l’avez dit », et ajoutant encore pour lui faire sentir qu’il lisait au fond de son cœur « cette noire machination, va, achève malheureux, fais promptement ce que tu as à faire ». C’est au milieu de ces actions et de ces paroles, et pendant qu’il désignait des yeux et de la main celui qui allait faire le coup, c’est dis-je parmi toutes ces choses qu’il institua l’Eucharistie.

Ne mangeons donc jamais et n’assistons jamais à la célébration de ce mystère que nous ne nous transportions en esprit à la triste nuit où il fut établi et que nous ne nous laissions pénétrer des préparatifs affreux du sacrifice sanglant de notre Sauveur, car c’est pour cette raison que saint Paul, en racontant cette institution, nous remet devant les yeux cette nuit affreuse : « j’ai, dit-il, appris du Seigneur ce que je vous ai enseigné, que le Seigneur Jésus la nuit où il dû être livré pris du pain et le reste »… C’est dans cette nuit songez-y bien et remarquez cette circonstance.

Il pourrait sembler que l’Eucharistie étant un mémorial de cette mort, en devait être précédé. Mais non, c’est aux hommes dont les connaissances sont incertaines et la prévoyance tremblante à laisser arriver les choses avant d’ordonner qu’on s’en souvienne. Mais Jésus, bien assuré de ce qui allait arriver et du genre de mort qu’il devrait souffrir, sépare par avance son corps et son sang « ceci est mon corps, ceci est mon sang, dit-il, mon corps livré mon sang répandu, souvenez-vous en, souvenez-vous de mon amour, de ma mort, de mon sacrifice, et de la lumière dont s’accomplira votre délivrance. »[1]

Jamais on ne doit oublier la dimension sacrificielle de l’Eucharistie sous ses deux aspects, action de grâce ou propitiation – pour le pardon des péchés – et par conséquent l’esprit de pénitence qu’elle implique pour nous, si nous voulons y participer comme il convient. Participer à la célébration eucharistique voilà ce qui est le plus important.

D’où la sainte pratique de l’adoration eucharistique qui ne peut exister qu’en référence avec les célébrations eucharistiques. Car sans cette référence, l’objection à cette pratique qu’évoque le pape dans « Sacramentum Caritatis », le « sacrement de l’Amour », ne serait pas seulement diffuse. Citons le pape : « une objection alors diffuse se fait jour par exemple dans l’affirmation selon laquelle le pain eucharistique ne nous serait pas donné pour être contemplé mais pour être mangé. En réalité, à la lumière de l’expérience de prière de l’Eglise, une telle opposition se révélait privée de tout fondement. Déjà saint Augustin avait dit « que personne ne mange cette chair sans d’abord l’adorer, nous pécherions si nous ne l’adorions pas ». Dans l’Eucharistie en effet, le Fils de Dieu vient à notre rencontre et désir s’unir à nous ; l’adoration eucharistique n’est rien d’autre que le développement explicite de la célébration eucharistique qui en elle-même est le plus grand acte d’adoration de l’Eglise. Recevoir l’eucharistie signifie se mettre en attitude d’adoration envers celui que nous recevons. C’est ainsi et seulement ainsi que nous devenons un seul être avec lui et que nous goutons par avance, d’une certaine façon, la beauté de la liturgie céleste. L’acte d’adoration en dehors de la messe prolonge et intensifie ce qui est réalisé durant la célébration liturgique elle-même. En fait, ce n’est que dans l’adoration que peut mûrir un accueil profond et vrai. »[2]

Cela dit l’Eucharistie doit aussi nous donner un avant-gout de la vie éternelle si nous voulons prendre au sérieux les paroles de Jésus que nous méditons. Participer à la communion comme au sacrifice du Christ conduit, nous l’avons vu, à développer un esprit de pénitence plus approfondi. Or certains péchés nous collent tellement à la peau qu’ils font quasiment partie de nous-même. Plus ou moins consciemment nous ressentons la confession complète, que nous l’envisagions ou que nous la vivions comme une sorte de « suicide » partiel. Si nous voulons écouter le Christ, ne craignons pas de faire mourir en nous ce qui doit mourir, si du moins nous voulons vivre dans l’amitié de Dieu. Oui, sachons risquer la mort de nos péchés par la pénitence et le sacrement de la réconciliation.

Crucifiés avec le Christ, nous ressuscitons avec Lui, et pour l’évangile selon saint Jean la bonne nouvelle c’est que cette résurrection ne nous est pas présentée seulement comme une réalité des derniers temps.

Non, cette résurrection appartient aussi au présent, c’est une des idées fortes de la deuxième Encyclique de Benoît XVI « Sauvés dans l’Espérance ». Dès maintenant la force de la résurrection peut être ressentie et vécue par les croyants. Tout le quatrième évangile insiste sur ce message, il le fait en ce passage en indiquant un des moyens d’appropriation de cette éternité : le pain de vie, la chair même du Christ, les espèces du pain et du vin que nous recevons dans l’Eucharistie.

Ainsi, même si par le repentir nous voyons s’éloigner avec un certain regret les péchés qui font le plus partie de nous-même, et si par la dureté de cet exercice spirituel nous avons le sentiment de mourir un peu, nous apprendrons par la bonne pratique de l’Eucharistie à vivre cela sans peur, sinon sans douleur, si du moins nous sommes persévérants dans la prière et aussi si nous pensons bien à toute la signification de la liturgie eucharistique, anticipation du royaume qui vient, c’est à dire déjà association avec le monde invisible des âmes sauvées. Un exemple ; qui en chantant le sanctus « Saint, Saint, Saint est le Seigneur notre Dieu » n’a jamais revu ou pensé fortement à tel ou tel être cher disparu en le voyant et y pensant comme un vivant dans le ciel, chantant avec la communauté des vivants sur la Terre, n’a pas vraiment gouté les saveurs d’éternité de l’Eucharistie et ne pourra donc pas dire avec ce poète chrétien du XVIIe siècle (pasteur réformé de surcroit) : « fais que d’un zèle ardent et d’une âme ravie avec ton sacré corps et ton sang précieux, je reçoive en mon cœur le germe de la vie. »

Oui, n’en doutons pas chers amis, le Saint Sacrement de l’autel est bien comme le dit une vieille prière chrétienne eucharistique, guérison de l’âme et du corps. Il est source de vie éternelle qui dès ici-bas peut produire ses fruits, pardons et guérisons de toutes sortes, pourvu qu’il rencontre la foi. Et cette foi en sa puissance, parce qu’elle émane d’un sacrifice d’expiation, nous oblige nous aussi à sacrifier. Mais je vous le demande, le sacrifice agréable au Seigneur n’est-ce pas justement en plus du sacrifice pur et sans tâche de Jésus Christ, un cœur contrit et brisé. Et Dieu ne méprise jamais le cœur qui s’humilie devant lui. Sachons donc nous humilier devant le Seigneur, évacuons nos autojustifications, arrachons et offrons lui nos masques, afin qu’il crée en nous un cœur pur et renouvelle en nous un esprit saint. Goûtant ainsi à l’éternité qui apaise, nous attendrons avec moins de crainte la mort qui la précède, mieux, nous saurons peut-être accepter avec une saine résignation les affaiblissements en tout genre qui doivent nous y conduire. Ils nous instruiront à détacher nos regards de la Terre pour les diriger vers le ciel grâce au pain de vie.


[1] Citation tirée des « méditations sur l’Evangile » (la Cène, première partie, XIXe jour), Edition des œuvres complètes de Bossuet par le Cardinal de Bausset, nouvelle édition, Lyon. Librairie ecclésiastique de Briday, 3 avenue de l’Archevêché, 1877 – Tome II p.411, deuxième colonne et p. 412 début de la première colonne.

Pour le lecteur qui accepterait d’approfondir le sujet, qu’il se reporte au tome VIII de ces œuvres complètes, à tout ce qui est dit par Bossuet dans son catéchisme de Meaux, qu’il a lui-même souvent enseigné dans sa cathédrale.

Aucun autre ouvrage du genre, même récent, n’a donné un exposé aussi magistral ni aussi pédagogique sur l’ensemble de cette question, y compris la communion.

Si donc le lecteur voulait bien pousser sa curiosité jusque là, nous l’assurons qu’il serait en aucune façon déçu.

[2] p. 81 et 82 de l’édition française, Sacramentum Caritatis.

 

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année A », Artège 2013)

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