Parole de la semaine – 34e dimanche du temps ordinaire

En cette fête du Christ Roi, l’Eglise nous invite à méditer Luc 23, 25-43, scène de la crucifixion où, (seulement) dans cet évangile, intervient celui qu’on appelle « le bon larron » pour confesser la royauté du Christ. Il mourra après son Roi ! Et encore, parce que les soldats romains lui briseront les jambes pour hâter son agonie. Cette fête marque aussi la fin de l’année de la miséricorde voulue par le Pape François. Quand on considère enfin, ce qui arrive aux chrétiens depuis un bon moment, l’anéantissement physique au Proche-Orient et ailleurs, l’anéantissement par la lâcheté dans les anciennes terres de chrétienté, l’urgence de la prise au sérieux de de tout ce que signifie le règne du Christ est une évidence pour qui veut témoigner de l’Evangile et ne pas trahir. L’encyclique (« Quas primas ») du Pape Pie XI qui institua cette fête en 1925 est plus jamais actuelle. Les gens de notre génération sont tous des larrons pour avoir accepté la laïcité qui n’était en fait qu’un acte de décès programmé du Christianisme ! Crucifiés aujourd’hui de différentes manières, les chrétiens doivent se dépêcher  de se convertir et de devenir des bons larrons. Qu’ils en appellent au règne du Christ, pas seulement pour l’au-delà mais pour son commencement, dès maintenant, parmi nous. Ce qui implique en priorité que le catholicisme redevienne la religion de la majorité des français et de l’Europe occidentale, pour commencer…

Mais revenons encore à notre bon larron. Il est certes entré par la porte étroite, je l’évoquais dans une précédente homélie[1].

Il a surmonté la souffrance, les injures des autres, les accusations de son propre cœur car c’était un grand pécheur et sans doute un criminel, pour quêter un humble souvenir de la part de Jésus.

Aussi obtiendra-t-il beaucoup plus. Dieu aime les humbles et Jésus tout particulièrement, nous l’avons vu en maints endroits de l’Évangile. Peut-être aussi, et là Luther a fait œuvre originale en l’affirmant, que le bon larron a consolé Jésus tout comme l’ange au jardin de Gethsémani (Lc 22, 43).

On ne peut rien affirmer pour ce cas précis, bien sûr, mais ce qui est certain c’est que des paroles d’aide ou des demandes à une personne qui souffre et qui est diminuée, provenant d’un autre souffrant à côté d’elle, sont d’une très grande importance. J’ai été aumônier d’hôpital et aussi de prison. Un compagnon d’infortune ou de malheur qui prend la défense de celui qui souffre avec lui et qui, de plus, lui demande quelque chose qui le valorise alors qu’il est en plein délabrement social, psychique, physique, peut être le « bon samaritain de la situation » !

Et ce texte nous est proposé le jour de la fête du Christ Roi. Jésus en effet s’y comporte en roi, car c’est en roi qu’il parle du haut de la croix, tout comme le bon larron crucifié avait parlé en prophète.

Comme nos rois jadis faisaient les honneurs du Louvre à ceux qu’ils voulaient honorer, Jésus fait au bon larron les honneurs du paradis. Peu importe que le « aujourd’hui[2] » porte sur les paroles que Jésus prononce ou sur le lieu d’accueil, le paradis, dans les deux cas c’est une parole souveraine, une parole de grâce qui va bien au-delà de la demande mais qui y répond tout de même car le souvenir de Dieu comme expression biblique correspond à une réalité pleine de sens[3].

Le paradis, qui signifie jardin, lieu de bonheur et de paix, peut être déjà le royaume de Dieu ou encore le sein d’Abraham, là où les justes attendaient la résurrection finale. C’est le lieu de bonheur en tout cas qui est promis, au-delà du temps des hommes, et débouchant sur l’éternité.

Mais cette évocation de l’après mort ne doit pas occulter tout le bonheur consolateur que cette parole a pu apporter à l’agonisant qui souffrait, autrement dit au fait que la royauté du Christ commence à faire ressentir ses effets heureux dès ce monde, sur la terre, et en particulier là où il y a la souffrance.

Ce vieux poème du Moyen-Âge, le dies irae de Thomas de Celano (1190/1200-1250/1260), qu’on ne chante malheureusement plus aux services funèbres, faisait fort justement mention de l’histoire du bon larron : « Vous qui avez absout Marie, qui avez exaucé le bon larron, vous m’avez donné à moi aussi l’espérance. » Ce passage, et il n’est pas le seul dans cette séquence, exalte l’espérance chrétienne avec ces deux pardons accordés à des gens peu recommandables, Marie Madeleine la prostituée et le malfaiteur crucifié. Le roi Jésus les avait graciés et le chrétien chante cette grâce pour qu’elle soit accordée au défunt qu’il pleure ainsi qu’à lui-même. Ainsi était manifesté le pouvoir de la royauté du Christ. Il était si grand qu’il pouvait absoudre une prostituée et un malfaiteur condamné à la peine de mort.

On voit donc que la royauté du Christ s’exerce dès cette terre, l’annonce du pardon est libératrice dès ici-bas et procure le bonheur.

On parle beaucoup de « mort dans la dignité » depuis un certain temps et je crois que ce n’est pas fini. Et comme tout au long de sa vie l’homme a à lutter contre la mort et ses forces négatives, c’est donc tout le temps qu’il a eu besoin de l’eau vive du pardon de Dieu et de la force que donne la charité du Christ.

Le pape Pie XI qui instaura en 1925 cette fête du Christ Roi avait beaucoup insisté sur les bienfaits de cette royauté dès ce monde. J’en ai maintes fois parlé et écrit[4], en citant des passages de cette encyclique Quas Primas. J’en reprendrai deux extraits aujourd’hui, tant ils me paraissent être redevenus très actuels, non sans avoir rappelé que dans l’Église Catholique il n’est au pouvoir de personne de supprimer l’enseignement d’une encyclique pontificale ou d’un concile œcuménique. « Nous proclamions ouvertement deux choses [le pape rappelait ce qu’il disait dans sa première encyclique « Ubi Arcano » en 1922] : l’une que ce débordement de maux sur l’univers provenait de ce que la plupart des hommes avaient écarté Jésus Christ et sa loi très sainte des habitudes de leur vie individuelle, aussi bien que de leur vie familiale et de leur vie publique ; l’autre que jamais ne pourrait luire une ferme espérance de paix durable entre les peuples tant que les individus et les nations refuseraient de reconnaître et de proclamer la souveraineté de notre Sauveur[5]. »

Il est donc impossible, pour un catholique, d’accepter de voir sa religion confinée aux seuls domaines de la conscience et de la vie privée. Et cela va bien sûr contre le discours, désormais convenu, de la laïcité à la française que Pie XI avait clairement désapprouvée dès 1925 : « La peste de notre époque, c’est le laïcisme, ainsi qu’on l’appelle, avec ses erreurs et ses entreprises criminelles […] ce fléau n’est pas apparu brusquement […][6]. » Et là il faut être clair. La distinction des pouvoirs laïcs et religieux est un bien précieux qui nous vient de la Bible. Car contrairement aux rois orientaux leurs contemporains qui prétendaient l’être, les rois d’Israël n’étaient pas Dieu. Et Jésus, qui était Dieu, n’a jamais voulu être roi sur la Terre. Exerçant jusqu’au bout son pouvoir royal spécifique, juge sur le trône de la croix, il ne sauve pas le bon larron de la crucifixion, il ne supprime pas la sentence de Ponce Pilate. Ce qui n’empêche pas la providence divine, par la voix du bon larron, de mettre en lumière l’erreur judiciaire concernant Jésus. Dieu a en effet le pouvoir de critiquer la justice des hommes et leur politique, voire aussi leur morale quand elle bafoue ouvertement la loi naturelle. Et l’erreur judiciaire, comme des lois immorales et contre nature, par exemple les lois racistes de Nuremberg, doivent être dénoncées et beaucoup de chrétiens ont eu le courage de le faire à l’époque, en particulier les évêques catholiques allemands, on l’oublie trop souvent. Au nom de la stricte laïcité telle que certains la défendent dans notre pays, eh bien il aurait fallu que les Églises se taisent devant les lois nazies, au contraire de notre bon larron. D’ailleurs nous avons vu que, pour un des évangiles apocryphes, il est puni pour avoir parlé. Ces bourreaux-là devaient être sans doute les ancêtres des laïcs antireligieux d’aujourd’hui.

Cela dit, Pie XI a raison de parler de laïcisme car la laïcité à la française a toujours été laïciste, c’est à dire a prôné l’écrasement du religieux par le pouvoir laïc politique antichrétien, de la révolution française, avec la constitution civile du clergé, et cela de 1789 jusqu’à 1905. La grande guerre a certes calmé les choses pour un temps et on a reparlé de laïcité, pour reprendre ensuite toujours ce même mot quelques années plus tard pour servir en fait de couverture au laïcisme, le dissimuler autant qu’il se pouvait.

Il s’avère que la laïcité est au laïcisme ce que le déisme est à l’athéisme : un masque ! Il est temps qu’il tombe et qu’il se déchire comme le voile du temple à la mort de Jésus, s’est déchiré en deux.


[1] Voir ma précédente homélie sur le 21e dimanche du temps ordinaire

[2] François Bovon, « L’Évangile selon saint Luc », Tome III c, éd Labor et Fides p. 374. L’auteur rappelle l’épisode de la synagogue de Nazareth en Lc 21, pour lequel l’aujourd’hui de Dieu commence avec le ministère de Jésus

[3] François bovon, opus cité p. 373. Je donne quelques extraits de l’explication du verset 44 : « Le souvenir qu’il demande n’est évidemment pas passif : il signifie une intervention privilégiée. On se rappelle que les désastres ont fondus sur Israël quand le nouveau pharaon n’a plus connu Joseph et ne s’est plu souvenu de lui (Ex 1, 8). On se rappelle aussi que la mémoire de Dieu est la meilleure garantie de protection et de salut. Le thème de la royauté est omniprésent dans la scène de la crucifixion tout entière, mais il y est moins question du royaume de Dieu que du pouvoir royal de Jésus, de son droit légitime ou usurpé à être appelé Messie ou Roi (versets 35, 37, 38, 39). Selon Luc le bon larron admet la messianité royale de Jésus mais se rend compte qu’elle n’est pas pour aujourd’hui et qu’elle ne fera pas abstraction de la mort. Il serait déjà trop heureux si au-delà de sa Passion Jésus ne l’oubliait pas. »

[4] Voir Michel Viot, « À l’écoute de la Bible – Année B », éd Artège, p. 386 homélie sur la fête du Christ Roi. Et la brochure « Dieu et l’Etat, signification de la fête du Christ Roi », éd Via Romana

[5] Michel Viot, « La révolution chrétienne », éd de L’homme Nouveau, p. 118 et 119

[6] Michel Viot, opus cité p. 120

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année C », Artège 2015)

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2 commentaires

  1. Merci mon père pour cette parole de la semaine qui peut nous aider à affronter les temps qui viennent.
    En revanche je n’entends aucun évêque sur ces sujets et seuls quelques blogs épars essayent de réarmer moralement des paroissiens bien esseulés face à des enjeux vitaux.
    JL Ferracci

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