Parole de la semaine – 33e dimanche du temps ordinaire

Pour ce 33e dimanche du temps ordinaire, avant dernier dimanche de l’année liturgique, l’Eglise nous invite à méditer sur les fins dernières en Luc 21, 5-19. Des considérations sur la beauté du Temple de Jérusalem, construit par Hérode le Grand, constituent l’introduction de notre passage. C’est en fait une réflexion sur la mégalomanie des politiques de ce temps qui s’accomplissaient dans la construction d’édifices, principalement sacrés ! Tout cela est voué à la destruction dans la perspective de l’avènement du Royaume de Dieu ! Outre la vanité des constructions de ce monde et de ceux qui les inspirent, ce texte est capital pour annoncer la singularité de la nouvelle alliance :

Ainsi la destruction du temple d’Hérode se révèlera comme étant la fin d’un monde et non la fin du monde. Luc le sait bien, il écrit après 70, et Jésus dit bien dans son discours : « Il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. » (Fin du verset 9). « Ce ne sera pas encore la fin » avait écrit saint Marc avant 70 (Mc 13, fin du verset 7)[1].

Jésus avait donc bien dit avant la destruction du temple que celle-ci ne coïnciderait pas avec la fin du monde et son propre retour, et que des signes terrifiants, des guerres et des désordres ne constitueraient pas non plus des points de repère exacts pour la fin des temps. Pourquoi ces précisions ? Parce que les disciples se posent bien sûr la question, devant l’énormité que constitue la prédiction de la destruction du temple de Jérusalem, les disciples ne peuvent imaginer qu’une énormité correspondante et à la hauteur : la fin du monde.

Ils se trompent, c’est la fin d’un monde qui est annoncé. La fin du monde des sacrifices d’animaux, et ce sera vrai aussi bien pour les juifs qui refuseront de reconnaître en Jésus le Messie annoncé – le culte de la synagogue ne comportant pas de sacrifices et le repas de la Pâque juive n’étant pas non plus sacrificiel, il est de l’ordre du mémorial – que pour les juifs qui suivent Jésus et qui cesseront tout sacrifice d’animaux à la destruction du temple en 70 précédée en cela dans le temps par les païens convertis au christianisme. J’aime beaucoup cette comparaison de François Bovon pour expliquer le choc produit par la parole de Jésus sur ses disciples : « Comment réagirait l’admirateur de Notre-Dame de Paris s’il entendait dire qu’il n’en restera pas pierre sur pierre[2] ? »

On peut répondre partiellement à cette question, qui élargira encore la portée de notre texte, en se référant à la pire et à la plus sombre et à la plus horrible des périodes de notre histoire de France, et hélas aussi du monde civilisé, je veux parler de la révolution française de 1789. La démolition de Notre-Dame de Paris fut en effet envisagée pour manifester la fin de la « superstition », tout comme on avait démoli la Bastille pour signifier la fin du « despotisme ». Ces actes s’inscrivaient logiquement dans l’optique d’un changement de civilisation, la rupture d’avec le judéo-christianisme sous l’influence de la philosophie des lumières. Finalement on ne détruisit pas Notre-Dame, on en fit un temple de la déesse raison, culte révolutionnaire athée. Les « inventeurs » de l’idée furent-ils des traitres sacrilèges ou d’habiles manœuvriers, un mélange des deux et souvent dans la même personne ? Les temps étaient durs et c’est en tout cas grâce à eux que nous pouvons toujours admirer Notre-Dame de Paris, ainsi que d’autres cathédrales d’ailleurs… Mais je l’ai dit, le « risque religieux » n’était pas très grand parce que ce culte de remplacement était athée, il ne pouvait donc s’inscrire dans la durée. Ce court temps de sacrilège, car c’en fut un et il faut l’appeler ainsi, ne fut pas la fin du monde mais la fin d’un monde. Qu’on s’en souvienne aujourd’hui et surtout dans les années à venir au cas où l’on serait tenté de laisser s’installer dans nos sanctuaires chrétiens d’autres cultes que ceux pour lesquels ils ont été construits. Et ce serait du reste d’autant plus la fin d’un monde que ces cultes-là ne seraient pas athées !

Les autres signes annonciateurs de la fin des temps ont une portée chronologique équivalente à celui de la destruction du temple. Il faut toujours sous-entendre, à chaque annonce d’événement terrible, « ce ne sera pas aussitôt la fin ».

Ainsi, les deux guerres mondiales que le XXe siècle a connues n’ont pas signifié la fin du monde, mais bien la fin d’un monde, surtout la guerre de 14-18 comme l’a si bien montré le beau film de Jean Renoir « La grande illusion ». La seule victoire de cette guerre, et elle n’est pas mince, c’est le courage des soldats dans les deux camps, leur sens du devoir et leur esprit du sacrifice pour la patrie qui existait encore. Mais le 11 novembre 1918 n’est pas que la défaite de l’Allemagne et de ses alliés, c’est l’agonie de la patrie qui entre en phase terminale et l’usurpation de sa place par le concept de nation.

C’en sera fait des couronnes de droit divin qui sacralisaient la patrie sans pour autant la mettre à la place de Dieu. La nation, idéologie froide et impersonnelle, sans autre dieu qu’elle-même, avec des substituts de paganisme dérivés du culte de l’homme, de la puissance de l’argent, de la race, du pouvoir pour le pouvoir, du sexe, va s’imposer partout provoquant une deuxième guerre mondiale avec les grands génocides qui s’en suivirent, puis avec la guerre froide, queue de dragon de la deuxième guerre mondiale, dont les funestes conséquences ne sont pas terminées. On avait éradiqué la peste brune mais pas la peste rouge, pour reprendre le langage des épidémies de notre texte. Nous fûmes en 1962 au bord du cataclysme nucléaire. Mais ce ne fut pas aussitôt la « fin », car pour augmenter les profits matériels, encore fallait-il que le monde existât ! Et ne nous y trompons pas, c’est dans cette perspective que les puissants de ce monde commencent à s’intéresser à l’écologie, ils sont bien loin des préoccupations du saint Père, eux qui louent le monde à prix fort comme la vie qui va avec.

Et les persécutions antichrétiennes font forcément partie du tableau. Le christianisme est d’ailleurs né dans la persécution de Jésus et s’est formé, construit et édifié par les persécutions juives puis romaines. Les évangélistes, donc Luc, ont connu les premières. Avec des motivations seulement religieuses elles recouraient déjà au pouvoir politique et à sa justice. Au cours des siècles où l’antichristianisme s’est manifesté, il a toujours agi de la sorte et avec d’autant plus de facilité que les politiques et les juges faisaient cause commune avec lui.

Si le christianisme naissant a pu gêner les autorités juives puis romaines, il a continué ensuite à être regardé comme un ennemi par tous ceux qui étaient tentés par le culte de l’homme. Le commencement du triomphe de ce culte au moment de la révolution française, puis son achèvement dans notre modernité actuelle, font du christianisme la cible privilégiée. Le temps des grandes persécutions est donc revenu et il va sans doute durer du fait du problème musulman, qui n’a rien à voir lui avec la modernité, sinon qu’il peut l’utiliser, par le biais de l’argent, et devenir alors une redoutable menace.

Notre texte traduit bien dans sa conclusion ce qui peut être le pire, le pire signe de dissolution d’une société, la division haineuse des familles qui aboutit à leur destruction. La fin des familles apparaît en fait comme un signe de la fin du monde, mais comme pour les autres signes, pas pour l’immédiat.

On remarquera encore que notre modernité a pris largement les devants. Elle détruit les familles par des lois absurdes, ce qui facilitera la tâche des parents qui continueront à exister, puisqu’ils seront moins nombreux à livrer leurs enfants à la mort, rendus eux aussi moins nombreux, du moins parmi ceux à qui le nom de Jésus dira encore quelque chose, soit pour en témoigner soit pour le renier.

Faut-il se désespérer ? Non, car tout cela ne constitue pas un signe d’impuissance de Dieu et de la foi qu’il nous demande. Cela fait partie de la marche vers le royaume de Dieu et des secousses d’agonie de l’ancien monde. Il s’enfonce dans la mort par étape et chacune peut constituer un répit que Dieu laisse pour se convertir et témoigner.

Mieux, Jésus nous promet aide et assistance si nous persévérons, et ce au point d’assurer lui-même notre défense. Le verset 14 est à cet égard très important. Jésus dit en effet « Mettez-vous donc cela dans les cœurs » comme le traduit exactement François Bovon, et non pas « dans l’esprit » comme le lectionnaire ou « dans la tête » comme la TOB[3]. Dans la symbolique du corps humain de la Bible, en effet, le cœur est le centre des pensées et des sentiments de l’homme. Et c’est très exactement là que Jésus se propose de résider par ce terme très fort « C’est moi ». Oui, c’est lui Jésus qui donnera une bouche, terme plus concret que langage, et une sagesse autrement dit c’est Jésus qui sera là en personne dans celui que l’on persécute et qui donc parlera. Ainsi se comprend mieux ce que Jésus dit à Saul sur le chemin de Damas, s’assimilant aux chrétiens qu’il persécute : « Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes » (Ac 9, 5). Et comme le promet Jésus dans notre texte, personne ne peut résister à cette parole, et Saul le persécuteur devient Paul l’apôtre des nations.

Aujourd’hui, et jusqu’à la fin des temps, la parole de Jésus garde toute sa puissance au travers des persécutés. Quel que soit le nombre des persécuteurs, elle les vaincra comme Paul sur la route de Damas ou dans les geôles de toutes sortes imaginées par l’Adversaire.


[1] François Bovon, « L’Évangile selon saint Luc », Tome III d, éd Labor et Fides, p. 146

[2] François Bovon, opus cité p. 145

[3] Note de la TOB sur Lc 21, 14 qui tout de même signale la traduction littérale « dans les cœurs ».

François Bovon, opus cité p. 148, explication sur le verset 14

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année C », Artège 2015)

Publicités

Un commentaire

  1. Il est tentant de croire que Luc à écrit après 70, pour donner une explication sur la destruction du Temple.

    Or , positionner le récit de Luc après 70, parce qu’on ne veut pas croire que Jesus ait pu tenir ces paroles prophétiques est une double erreur :
    la première concernant le son de prophetie du Christ lui même ,
    La deuxième , est plus dommageable : c’est très tendance de soutenir que Jesus n’a pas prophétise et que pour insérer cette parole dans la bouche de Js’esus , im aura fallut attendre 70 . Ainsi donc Luc dans cette deuxième erreur serait un menteur : dans l’Evangile il prête a Jesus des mots qu’il n’a pas prononcé.

    En union de prière.

    Xavier

    J'aime

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s