Des paroles qui tuent !

Dans ses « Souvenirs d’un demi-siècle » achevés à Baden Baden en 1882 et publiés après sa mort, Maxime Du Camp écrivait dans son premier tome : « Il y aurait un livre curieux à faire, que j’indique aux écrivains futurs, sous le titre : « De l’influence de la rhétorique sur les infortunes de la France. » ». Il visait, il l’écrit plus loin, l’histoire du régime parlementaire, et très particulièrement le débat au Corps Législatif, en 1867, concernant les crédits que demandait le Maréchal Niel, ministre de la guerre, pour renforcer l’armée française. Après la victoire prussienne de Sadowa de 1866 sur les autrichiens, il était clair pour beaucoup d’esprits qu’il y avait un risque de guerre et qu’il importait de « mettre à niveau » notre armée. Bismarck n’était ni un aventurier ni un monstre, c’était même, reconnaissons-le, un habile politique ! On n’écrit certes pas l’histoire avec des « si », mais il y a fort à parier que notre armée, convenablement préparée dès 1867, aurait empêché le désastre de Sedan de 1870, et très probablement aussi la guerre ! Mais les grands humanistes pacifistes et charitables de l’époque ne l’entendaient pas ainsi. Et ce, de la même manière nous allons le voir, que ceux d’aujourd’hui face à Daesh, bien plus dangereux que les prussiens de 1870, parce que monstrueux et partie prenante de l’aventure  expansionniste islamiste, commencée au VIIe siècle par Mahomet et le Califat.

En fait, si l’on y réfléchit bien, la menace de Daesh est assez semblable à celle du nazisme ! Écoutons alors le sentimentalisme humanitaire de 1867 dans le débat que Du Camp résume par ces deux apostrophes : Jules Favre : « Vous voulez faire une caserne de la France ! ». Le Maréchal Niel : « Prenez garde d’en faire un cimetière ! » Et Du Camp de conclure : « Ils ont eu raison tous les deux dans leur prophétie de malheur. C’est parce que la France a été un cimetière qu’elle est une caserne aujourd’hui. »

Ce fut, en effet, après la défaite, le règne en France d’un militarisme mêlé à un nationalisme exacerbé par la perte de l’Alsace Lorraine qui conduisit à l’hécatombe de la première guerre mondiale, début du suicide européen. Qui peut savoir à quoi aboutiraient des actes terroristes répétés en France et en Europe, auxquels on n’opposerait que des actions de police ordinaires et une justice civile ne comportant que des sanctions de temps de paix ? Car ce qui est « sidérant » dans les discussions actuelles, c’est la volonté d’embrouiller la réalité avec de fausses alternatives. Bien évidemment il ne faut pas faire des lois d’occasion, ni agir avec les méthodes de ceux que l’on combat. Mais sommes-nous oui ou non en guerre ? Celle-ci peut-elle s’inscrire dans la durée ? L’ennemi dispose-t’il d’une puissance de destruction importante ? Je crains que tout nous indique qu’il faille  répondre oui à ces trois questions.

En de pareilles circonstances, on a toujours vu, dans un passé qui n’est pas si lointain, des grands pays, dont la France, appliquer une loi martiale en temps de guerre ! Et ce, sans modifier ni la constitution ni les lois du temps de paix. Mais quand cet état était proclamé, chaque citoyen savait que les peines étaient aggravées et que la mort était prévue pour les cas de trahison, d’intelligence et de complicité avec l’ennemi. Car, où sont la justice et la charité quand on envoie ses soldats risquer leur vie devant un ennemi qui ne respecte même pas les lois de la guerre et qu’on exclût la possibilité de la peine de mort pour les complices de ce même ennemi quand il s’en prend à des civils, y compris des enfants ? Certains me reprocheront sans doute d’oublier mon sacerdoce et de ne pas m’en tenir à des paroles de paix ! Je réponds qu’en la circonstance, parler de paix relèverait du faux prophétisme, refusant le droit naturel à la légitime défense ! Croyez-vous qu’en ce moment la paix soit dans les cœurs de nos compatriotes, en particulier des blessés des attentats, des parents des morts ? Croyez-vous que la décoration qu’on vient d’inventer tout exprès va consoler ? Personnellement, il me semble qu’elle pose de graves problèmes psychologiques. Mais c’est là l’affaire des psychiatres ! Croyez-vous enfin à la vertu « curative » des propos lénifiants des politiques et de certains journalistes, droits dans leurs bottes toutes luisantes d’humanisme républicain, voire de charité chrétienne !

Revenons alors encore à 1867 et nous comparerons. Voici quelques propos de ces députés au grand cœur qui répugnaient à l’usage de la force et refusaient de donner à notre armée ce dont elle avait besoin. Jules Simon : « Le militarisme est la plaie de l’époque. Il n’y a pas d’armée sans esprit militaire, me dit-on ; alors nous voulons une armée qui n’en soit pas une. » Jules Favre : « Soyez-en sûrs, nos véritables alliés, ce sont les idées, c’est la justice, c’est la sagesse. La nation la plus puissante est celle qui peut désarmer. » Garnier Pagès enfin : « Chaque puissant, à son tour, vient nous affirmer que l’influence matérielle, l’influence de la force armée est la seule puissance. La vraie puissance croyez-moi, c’est l’influence morale. »

Chacun a pu entendre tel ou tel politique reprendre en tout ou en partie de tels arguments, pas toujours au niveau du discours, mais par le manque d’initiative et ce que j’ai appelé les fausses alternatives. Mais la presse s’en mêle aussi et particulièrement la presse catholique qui devrait pourtant donner quelque importance à Saint Augustin et à son écrit capital sur notre sujet « la Cité de Dieu ». Voici que j’ai lu récemment un article intitulé « la force du calme » (décidément « tonton » a marqué avec sa « force tranquille » de 1981, avec sur l’affiche en arrière fond une petite église, idée géniale !) qui, après avoir qualifié les burkinis (sans les nommer) de « questions spectaculairement accessoires », exhortait au calme et à la dignité !  Oui bien sûr ! Mais à qui s’adresse-t’on ? Aux citoyens, au pouvoir politique ? Ce n’est pas clair, mais ce brouillard n’est évidemment pas sans intérêt pour certains. Surtout dans un contexte de campagne électorale. Et toujours dans  le même journal : « N’affaiblissons pas notre état de droit. » Opposons leur la force de la fraternité. » Et cette dernière exhortation a au moins le mérite d’être claire ! Elle vise les terroristes, auprès desquels nous sommes priés de manifester ce beau sentiment. J’avoue éprouver quelques doutes quant à son utilité, par exemple pour les dames « aux bonbonnes », de gaz ! Ce qui est évident, c’est que cette forme de charité catholique soutient la position du président de la République, qui fort astucieusement va en faire un thème de campagne qui peut s’avérer rassembleur face « aux méchants racistes fascistes » !

Je crois à l’importance de paroles de paix, surtout en ce moment ! Mais si on veut les adresser avec quelque chance de succès à ceux qui en ont besoin, nos compatriotes, encore faut-il que certains responsables prennent leurs responsabilités. Il y a quelques jours je faisais part à un confrère « en charges » de mes craintes quant à la paix civile en France. J’évoquais entre autre l’exaspération de beaucoup de catholiques face au problème des réfugiés, et les sombres projets que certains envisageaient contre les centres prévus pour les accueillir… Réponse : « Cher père il faut vous en tenir à la prédication de la paix ! Quant à ce que vous me dites, il s’agit de choses minimes puisqu’elles ne sont pas remontées jusqu’à moi ! ».

En cette année de la miséricorde, bien des miracles peuvent encore se produire en France. Le rôle du père miséricordieux est encore tenable pour le chef de l’Etat, qui a un réel talent en matière de théâtre politique. Au sein d’un peuple versatile comme le nôtre et face à des adversaires autant divisés que maladroits, il peut voir revenir nombre de brebis pour l’instant perdues, et pourquoi pas tel ou tel fils prodigue. Alors se constituerait un front républicain qui ne dédaignerait pas quelques gouttes d’eau bénites des catholiques de progrès. Mais leur possible victoire ne durerait pas cinq ans ! Car si le refus de prendre complètement en compte la réalité de la guerre, n’empêche pas l’arrestation des criminels, il rendra impossible leur traitement judiciaire et finira par compromettre les succès actuels. Nous avons la grâce d’avoir un ministre de l’intérieur extrêmement compétent, tout comme notre police, notre gendarmerie et nos services de renseignements. Mais après ? Chacun peut se rendre compte maintenant de l’ampleur des complicités islamistes en France, et les découvertes sont loin d’être terminées… La cinquième colonne de Daech en France est un véritable iceberg qui flotte sur la mer calme, voire calmée par les discours que l’on sait ! Le tout est de savoir si les français sont prêts à monter sur ce Titanic avec « calme et dignité » avec le courage que donne « la force de la fraternité » ! L’espoir d’une médaille, même posthume, comme d’une belle messe, peut aider.

Une toute dernière remarque qui pourrait aider à réfléchir encore ! L’origine des paroles mortifères pour le destin de la France ne remonte pas à 1867, mais à Robespierre, l’homme de la Terreur et du génocide vendéen. Comme le rappelle Du Camp, toujours dans ses « Souvenirs », l’incorruptible a dit à la Convention : « Ce n’est point par des exploits guerriers que nous subjuguerons l’Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations, par la grandeur de nos caractères. » Et ce au moment même où les armées de la République mettaient plusieurs pays à feu et à sang et exterminaient les vendéens. C’était aussi le 8 Thermidor, la veille de sa chute (1794) qui inaugura un nouveau quinquennat de désordre et de descente de la France aux enfers jusqu’à son sauvetage par Bonaparte le 18 Brumaire (1799).


Maxime Du Camp, 1822-1894, académicien français, passionné de voyages et de photographie. Observateur précieux de son temps, par ses relations et un style parfait au service d’une intelligence profonde.

Adolphe Niel, 1802-1869, Maréchal de France, se distingua à Sébastopol, Magenta et Solferino. Créa la garde mobile en 1868 et dota l’armée du fameux fusil Chassepot alors qu’il était ministre de la guerre.

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2 commentaires

  1. C’est vraiment très rafraîchissant, si on peut dire, de vous lire. Parce qu’il faut bien reconnaître que les homélies du dimanche s’affranchissent très rarement du politiquement correct ambiant, dégoulinant de bons sentiments, si naïfs, voire gauchistes. Tellement écoeurant parfois qu’on a envie de faire des kilomètres pour assister à une messe en latin et/ou célébrée par un aumônier militaire qui ose dire les choses.

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  2. Utile leçon d’histoire. Décidément il y a des schémas récurrents. Merci au père Viot de nous le montrer ici.

    Une déviation dans la conception du christianisme, qui pourrait avoir fleuri de façon particulièrement forte au XIXe siecle et est demeuré une tentation constante, c’est le dénigrement de fait de la force de caractère, et le camouflage de la démission et de la soumission sous de belles paroles de miséricorde. Ceci aboutit trop souvent à une version mièvre du catholicisme (du christianisme en général). Au cucul, au gnangnan. C’est une invitation pour les despotes, les brutes, et ça donne du catholicisme une image désastreuse.

    C’est favoriser le mal en se contentant de bons sentiments psychologiquement gratifiants pour l’exhibitionniste, mais nuisibles pour les tiers.

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