Parole de la semaine – Dimanche des Rameaux

En ce dimanche des Rameaux qui ouvre la Semaine Sainte, l’Eglise nous invite à méditer sur Luc 19, 28-40. Dans cette version que nous donne le troisième évangéliste, point de rameaux, ni d’acclamations dans la capitale, mais plutôt dans les faubourgs. Voir la signification dans la première partie de mon propos dans l’ouvrage de l’année C. Je propose ici de ne réfléchir que sur la réaction des pharisiens, « Maître réprimande tes disciples […] »:

Comment faut-il comprendre leur brutale intervention auprès de Jésus ? Dans la ligne je crois de ce qu’on sait de leur conduite sous l’occupation romaine au temps de Jésus, situation que nous connaissons tant par l’histoire profane que par les évangiles. Les pharisiens sont des gens prudents et réalistes, intelligents aussi ce qui ne gâte rien. Jésus exaspère nombre d’entre eux, bien  qu’ils sachent qu’eux-mêmes ne sont pas tous du même avis sur telle ou telle interprétation de la loi. Par ailleurs ils sont d’accord avec Jésus sur la question importante de la résurrection et de la vie après la mort, sur l’interprétation allégorique de certains textes de l’Écriture Sainte, et cela contre le fondamentalisme systématique des grands prêtres saducéens. Ils souhaitent le rétablissement de la dynastie de David. Par contre, ils partageaient, non sans raisons, l’avis des grands prêtres selon lequel il ne fallait pas braver Rome !

Aussi, cette marche royale de Jésus vers Jérusalem les gêne, tout comme les grands prêtres. Elle peut attirer des représailles romaines très dures, d’ailleurs dans les versets qui suivent (versets 47 et 48), Luc précise que les grands prêtres et les scribes cherchaient à faire mourir Jésus après l’épisode des marchands chassés du temple qui, comme nous l’avons vu, marque la fin de la marche vers Jérusalem. Si les pharisiens certes ne sont pas nommés, les scribes le sont. Les grands prêtres avaient les leurs, mais les pharisiens aussi ! Donc le doute subsiste…

Quoiqu’il en soit les pharisiens étaient partisans du « pas de vagues », tout comme les grands prêtres. C’est au nom de cette politique qu’ils demandent à Jésus de faire taire ses disciples. Et cela mènera à quoi ? À une alliance contre nature entre ennemis religieux, pharisiens et grands prêtres saducéens, unis dans une lâcheté qui mènera Jésus à la croix.

Comme je souhaiterais que les partisans du « pas de vagues » aujourd’hui méditent sur cette situation. Bien sûr, elle a toutes sortes de justification, tout comme à présent, mais c’est elle qui a amené la trahison de Judas, le reniement de Pierre, la fuite de la majorité des apôtres à l’exception du disciple bien-aimé, de la Vierge Marie et des saintes femmes, lesquels se sont retrouvés seuls parmi les amis de Jésus devant le crucifié au Golgotha.

On n’a pas voulu de vagues ! On a eu un tsunami. Heureusement salutaire pour la multitude mais signe de mort éternelle pour ceux qui avaient été partisans de ce calme des cimetières ou plus exactement de ce calme affreux des champs de bataille l’affrontement terminé, où les bruits de la nature ont fait place aux cris des agonisants et à l’odeur de la mort.

Alors les faux prophètes ont beau crier « paix », « paix », il n’y a point de paix. Et le faux silence qu’ils désirent est alors couvert par le cri des pierres.

Nous n’avons pas fini d’épiloguer sur cette réponse de Jésus concernant les pierres qui crient. Beaucoup de commentateurs ont pensé bien évidemment à la prophétie d’Habakuk, l’un de ceux que nous appelons nos petits prophètes à cause de la brièveté de leur message. Relisez alors ce très beau texte du prophète sur les gens malhonnêtes qui se croient à l’abri des regards pour faire leur vilaines affaires parce que enfermés dans leur maison : « Malheur ! Il se taille une part malhonnête pour sa maison, afin de faire son nid tout en haut pour esquiver la main du malheur. C’est la honte de ta maison que tu as décidée ; causer la fin de peuples en nombre est une atteinte à ta propre vie, oui la pierre du mur criera et la poutre de la charpente lui répondra. » (Ha 2, 9-11).

Ainsi dans le grand mystère de la rédemption une chose au moins est claire et concerne toute la création. Nous évoquions la Transfiguration à propos de ce récit. Eh bien dans cette théophanie, les vêtements de Jésus ont aussi été « transfigurés » (Lc 9, 29). Dans la première des tentations, les pierres auraient pu devenir des pains, dans la troisième tentation chez Luc elles auraient pu aussi tuer Jésus ! Dieu peut aussi transformer des cœurs de pierre, autrement dit tout dans la création est susceptible de transformation et dans le Nouveau Testament encore Jean-Baptiste avait dit que Dieu pouvait, à partir de pierres, susciter des enfants à Abraham (Lc 3, 8)[1].

Si donc des hommes sont assez lâches pour se taire devant la gloire du Christ, ou pire la trahir par mensonge ou dissimulation, qu’ils sachent que les pierres crient à leur place comme celles de la maison d’Habakuk ou encore la pierre célèbre du tombeau de Caïn dans le poème de Victor Hugo appelé la conscience : « Lorsqu’on eût sur son dos fermé le souterrain, l’œil était dans la tombe et regardait Caïn ! ».

Ainsi les pierres de nos cathédrales comme celles de Chartres et de Notre-Dame de Paris témoignent de la grandeur de la France chrétienne et crient leur foi au milieu de l’impiété. Les révolutionnaires de 1793-1794 en avaient bien conscience, eux qui voulaient faire abattre ces signes ostentatoires de la religion et de la superstition, insultes à la liberté du peuple français. Et ce ne sont pas les pierres du Panthéon volé à sainte Geneviève grâce à la diabolique révolution qui pourront donner le change. Car il y a une grande différence entre l’endroit d’où montent des cris de joie ou de ferveur et un autre selon que l’on est conforme à ce pourquoi on l’a destiné.

Hier comme aujourd’hui, ceux qui prétendent ordonner à Jésus de faire taire ses disciples seront accusés par toutes sortes de pierres, celles qu’on leur jettera peut-être un jour, mais surtout celles sur lesquelles se gravera l’histoire par le doigt de Dieu qui ne se trompe jamais et offre toujours gratuitement à ses ennemis des pierres tombales si lourdes qu’aucun ange ne peut les rouler.

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année C », Artège 2015)


[1] François Bovon, « L’Évangile selon saint Luc », Tome III d, éd Labor et Fides, p. 32 et 33, explication des versets 39 et 40

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