Parole de la semaine – 2e dimanche du Carême

Pour ce 2e dimanche du Carême, l’Eglise nous invite à méditer sur le récit de la Transfiguration, Luc 9 v 28-36. Une singularité de St Luc par rapport au deux premiers évangiles a retenu mon attention pour la seconde partie de cette homélie. Notre évangéliste est le seul à nous dire de quoi s’entretenaient Jésus avec Moïse et Elie au moment où tous les trois sont transfigurés ! Ils parlent de son départ, donc de sa mort prochaine, alors qu’ils sont nimbés de la gloire de Dieu. L’évocation du supplice de la croix, éclairée de la lumière divine annonce le mystère de la croix glorieuse auquel St Jean apportera de plus amples développements. Voici la fin de l’homélie :

Aussi devrions-nous réfléchir plus que nous le faisons et méditer avec saint Luc et saint Jean sur cet aspect glorieux de la croix. L’usage liturgique de l’Église a du reste retenu cet aspect puisque le crucifix est placé sur nos autels, non pour rappeler seulement le sacrifice douloureux du Christ, mais pour montrer aussi que cet événement renferme toute sa gloire et toute sa puissance. La messe en est l’actualisation puisque c’est là, sur l’autel, où se trouve le crucifix, que le corps et le sang glorieux du Christ seront réellement présents, le prêtre donnant sa voix au Christ pour actualiser Golgotha (d’où la nécessité pour lui d’avoir ce crucifix sous les yeux).

On a souvent reproché aux chrétiens d’avoir un instrument de mort pour emblème (comme la République française a eu entre autre la guillotine pendant la révolution et jusqu’en 1981) et nous y avions bien ajouté, nous catholiques, avec d’autres chrétiens comme les luthériens dont j’ai fait partie, le corps du supplicié.

Et de crier alors à l’exaltation dangereuse de la souffrance, quand ce n’était pas au masochisme voire à l’idolâtrie !

Cela équivaut, vous l’avez compris, à censurer saint Luc et surtout saint Jean. La gloire du Christ qui se manifeste dès la crucifixion par la croix doit être comprise comme un signe d’espérance et d’invite à une plus grande réflexion sur le sens de la souffrance.

La vieille théologie juive y voyait pour sa part un signe de malédiction divine, au mieux une épreuve infligée par Dieu. Dans ce dernier cas l’aspect positif ne résidait alors que dans la réflexion que l’homme pouvait faire sur la châtiment. Le livre de Job, déjà dans l’Ancien Testament, remettait en cause tout ce raisonnement. Certes la souffrance peut être une épreuve d’obéissance comme dans le cas de Job pour le texte en prose (Jb 1, 1 à 2, 13 ; Jb 42, 16-17). Mais cette souffrance peut aussi renvoyer au mystère de Dieu et ne recevoir aucune explication rationnelle sinon que personne en fin de compte n’est juste devant Dieu, comme Job le croit parce qu’il n’a commis aucune faute grave (c’est là l’argument de tout le reste du livre en vers). Et le seul péché de Job justement est de croire cela, s’imaginer être justifié par les œuvres. Nous avons là en germe tout ce qui fera l’objet de la polémique de saint Paul sur l’impossibilité d’être justifié devant Dieu par les œuvres selon la loi (voir principalement sur cette question ses Épîtres aux Romains et aux Galates).

Le grand exemple de Jésus Christ nouveau Job est encore plus parlant. Il n’a commis aucun péché et surtout dépasse Job parce qu’il ne veut pas polémiquer avec Dieu. L’Évangile de Jean est bien évidemment le plus explicite sur ce point car c’est lui qui insiste le plus sur la gloire de la croix. Aussi Jésus dit-il aux autorités religieuses juives : « En vérité en vérité je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu’il voit faire au Père : car ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement. C’est que le Père aime le Fils et lui montre tout ce qu’il fait, il lui montrera des œuvres bien plus grandes encore de sorte que vous serez dans l’étonnement » (Jn 5, 19-20).

Jésus ne s’est jamais attribué aucune gloire personnelle à cause de ses miracles, voilà pourquoi sa croix peut être glorifiée sans le risque malsain d’insinuer dans le cœur des hommes l’idée d’une souffrance méritoire qui viendrait d’eux. Pourquoi ? Parce que le seul homme qui ne devait pas souffrir en ce monde, je dis bien le seul, était Jésus de Nazareth. C’est pourquoi ce n’est que chez lui et chez lui seul que la souffrance est méritoire, Dieu peut la récompenser puisque rien ne la justifiait dans la supplice de Golgotha. Et comme Jésus n’a pas besoin de cette récompense, il peut nous la donner si nous croyons à la valeur de ce saint Sacrifice. Nous y prendrons aussi notre part de souffrance et accomplirons les œuvres que le Christ a produites à l’imitation du Père.

Et je voudrais terminer sur un exemple dont beaucoup d’entre nous ont pu être les témoins, celui de la fin de vie, qui a duré plusieurs années, de notre saint Pape Jean-Paul II. J’ai eu le privilège de le voir de très près et de lui parler à Longchamps avant les baptêmes des JMJ de 1997. Il était déjà très très fatigué. Et il n’est pourtant mort qu’en 2005 !

Combien de fois ai-je entendu des gens dire : « Il devrait démissionner, quelle image donne-t-il de l’Église, etc » Des tas de bonnes raisons d’ici-bas. C’était oublier un peu vite que le pape, entre autres, titres et fonctions, est Vicaire du Christ, et que Vicaire veut dire remplaçant. Extrêmement bien entouré en haut lieu, le pape savait que l’Église était gouvernée parce que l’Esprit vient toujours en aide à la faiblesse du croyant. Et portant jusqu’au bout sa croix, il n’a pas voulu accomplir je ne sais quelle prouesse spirituelle[1]. Il a hissé à la hauteur du trône de Pierre toutes les personnes âgées dépendantes, tous les malades en fin de vie, tous ceux qui ne tenaient que par leur espérance en Dieu, que Jésus a déclaré bienheureux d’ailleurs (Mt 5, 3).

Ainsi ces souffrances humaines, que d’aucuns voudraient voir supprimées par l’euthanasie, ou encore qu’on cache dans certaines maisons de retraite, saint Jean Paul II les a nimbées de la gloire du Christ, du blanc de son habit jusqu’à cette dernière apparition au balcon de saint Pierre où il fut sans voix. Et ce mutisme là donna du coup une voix aux sans voix. Image terrible que cette dernière vision du saint Pape voulant parler pour donner sa bénédiction et ne le pouvant pas, mais visage de transfiguration tout de même telle que l’a comprise saint Luc. Dans son silence forcé il parlait de la mort avec Moïse et Elie, tout comme le Christ, dans son effort sublime tout au long de sa Passion. Il irradiait parce que brillant déjà de la lumière d’en haut.

D’autres chrétiens en fin de vie ont donné de semblables témoignages ; de même que Jésus faisait ce qu’il voyait faire au Père, celui qui meurt dans la foi voit déjà ce que nous ne voyons pas. Et c’est ce que son regard nous réfléchit, ce que ses paroles peuvent quelquefois encore nous dire. Derrière chaque chrétien qui va quitter ce monde et qui le sait, il y a la croix glorieuse qu’il faut découvrir.

Alors nous pourrons dire comme Pierre, autant pour nous que pour lui, « Maître, il est bon que nous soyons ici », c’est-à-dire dans l’Église, car là où est Pierre là est l’Église. Oui il est bon et tellement bon que nous n’entendions plus tout ce que l’on peut nous dire de mauvais sur nous chrétiens et sur l’Église. Devant le transfiguré et ceux qui le suivent, se montre la lumière d’éternité qui par son éclat supplante les masques plus ou moins bariolés des nains de l’enfer.

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année C », Artège 2015)


[1] Le cardinal Jean-Marie Lustiger, dans une déclaration à la télévision, a bien mieux que moi expliqué cette attitude dans le témoignage qu’il a donné de la fin de Jean-Paul II.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s