Parole de la semaine – 2e dimanche du temps ordinaire

Pour ce deuxième dimanche du temps ordinaire, l’Eglise nous invite à méditer sur le miracle de Cana (Jn 2, 1-11). Ce texte est beaucoup moins simple qu’il n’y paraît, comme c’est pratiquement tout le temps le cas chez Jean. Le cadre du récit, tout comme le symbolisme auquel il a recourt, doivent être bien compris, ce pourquoi je conseille à ceux qui veulent pleinement profiter de la richesse de ce texte de lire toute l’homélie. Marie apparaît pour la première fois dans ce récit évangélique, ce pourquoi je reproduis ici ce qui la concerne :

Marie apparaît donc comme une médiatrice délicate, pleine d’intention maternelle, celle qui va parler à la place de ceux qui n’osent plus rien dire à cause de leurs manquements. Oui, elle est bien la médiatrice d’intercession irremplaçable que proclamait saint Louis-Marie Grignon de Montfort, celle qui prie quand nous n’osons plus prier, celle qui peut oser bousculer son fils quand nous nous trouvons morts de peur à cette seule idée. Pour tout chrétien Marie est donc précieuse, pour les forts et téméraires, pour les faibles et peureux. Aux uns par sa maternité divine elle rappelle la grandeur du Christ, aux autres, toujours par cette même qualité, elle donne de l’espoir en parlant à leur place.

La réponse de Jésus : elle a fait couler beaucoup d’encre, surtout quand on était plus animés par la polémique pour ou contre la piété mariale que par la recherche de la signification réelle du texte.

Seule cette seconde préoccupation retiendra mon attention. Le lectionnaire a traduit ce texte par « Femme, que me veux-tu, mon heure n’est pas encore venue ». La TOB pratiquement la même chose avec cette variante insignifiante « Que me veux-tu femme, mon heure n’est pas encore venue ». Et ce qui est intéressant dans cette dernière traduction c’est que des exégètes protestants l’ont acceptée !

Car la traduction littérale, exhibée quelquefois à des fins polémiques, trahit à mon avis le sens du texte. Il est écrit en effet « Femme, qu’y a-t-il pour moi et pour toi[1]. » Certains ont même cru devoir préciser « Qu’y a-t-il entre toi et moi ? » Bref, la grande majorité des commentateurs y a vu un refus de Jésus, ou tout du moins une très grande prise de distance du genre « De quoi te mêles-tu ? », traduction également possible du texte, il faut bien en convenir.

Mais s’il en était ainsi, pourquoi Marie aurait-elle demandé ensuite aux serviteurs de faire ce que Jésus leur dirait ?

Certains y veulent voir un entêtement semblable à celui de la syro-phénicienne qui implore pour la guérison de sa fille et va jusqu’à accepter d’être assimilée aux chiens dont parle Jésus et continue à implorer[2]. Possible, mais cela ne me convainc pas compte tenu du contexte johannique.

J’y vois plutôt l’expression d’une certaine connivence entre Jésus et sa mère. Marie n’avait rien demandé pour la raison que j’ai dite. Jésus ne refuse donc pas mais n’acquiesce pas, de manière à montrer dès maintenant à ses disciples que ce qui va se produire est autre chose que ce qu’espérait Marie en présentant cette situation de détresse, et plus important encore, que ce qui va arriver là a un lien avec « son heure », le moment de sa glorification qui est chez Jean celui de la croix. La croix est à la fois souffle de l’Esprit Saint, résurrection, ascension, donc le triomphe total de Jésus et c’est pour cela qu’on parle de croix glorieuse dans l’Église.

Résumons-nous, si Jésus refusait vraiment, il manquerait à ses devoirs filiaux et à la charité, s’il acceptait purement et simplement il abaisserait sa mission.

S’il veut agir son acte doit aller plus loin qu’une simple réponse à ce constat de Marie : « Ils n’ont plus de vin ». Et rien ne nous oblige à comprendre cela d’une manière agressive de la part de Jésus à partir du texte, tout comme l’emploi du mot femme à la place de mère, ce qui était courant à l’époque.

Et je reviens « à l’heure » de Jésus qui n’est pas venue et qu’il ne pouvait pas précipiter. Cette heure en effet ne dépendait ni de Marie ni de personne, mais uniquement de la communion d’amour des volontés du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Et là Jésus prend fermement de la distance vis-à-vis de Marie, tout comme il le fera vis-à-vis de tous ceux qui se trompent, à tous les sens du mot tromper, sur son heure.

Les traductions du lectionnaire comme celles de la TOB sont finalement bonnes parce qu’elles rendent bien compte de la réalité de la situation. Jésus n’oppose à Marie qu’un temps de réflexion qui pour lui n’est très certainement qu’un temps de prière au Père. L’évangéliste Jean nous donne là un bel exemple de la compatibilité de la piété mariale, c’est à dire du recours à la bienheureuse Vierge Marie pour l’intercession, avec le respect absolu dû à la grandeur du Père que rien ne peut égaler, pas même Jésus. N’oublions pas que, bien que se proclamant un avec le Père « Moi et le Père nous sommes un » (Jn 10, 10), il affirmait aussi que le Père était plus grand que lui (Jn 14, 28). Souvenons-nous en quand nous avons à défendre l’honneur de Marie pour témoigner de la foi catholique inattaquable quant à l’adoration qu’elle réserve seulement aux trois personnes de la Sainte Trinité sur la grandeur desquelles Marie ne jette aucune ombre, mais bien plutôt qu’elle inonde de la lumière de sa prière et de son amour.

L’importance de l’intervention de Marie va sortir renforcée de cette médiation. Pour elle Jésus va d’une certaine manière avancer son heure. Elle va en être le témoin privilégié avec les apôtres, les serviteurs de la noce en partie sans doute. Jésus va en effet accomplir pour elle et pour ceux qui sont dans la détresse des actes prophétiques annonçant les noces de l’agneau messianique. En se substituant à l’époux imprévoyant, Jésus va se manifester comme l’époux des derniers temps de qui découle l’abondance, l’agneau vainqueur qui célèbre ses noces après avoir manifesté sa puissance.

Et le moins qu’on puisse dire c’est que Jésus ne fait pas les choses à moitié. Il se fait apporter de l’eau, mais en grande quantité et pas dans n’importe quoi, six jarres de pierre de cent litres chacune. Celles-ci avaient de plus une signification religieuse concernant la purification des mains et des pieds pour les ablutions avant les repas. D’où la nécessité de serviteurs que Marie avait donc devinée. Et ces serviteurs prennent d’un seul coup une importance puisqu’ils vont accomplir deux grands actes aux yeux du Christ : ceux d’obéissance et de foi. À aucun moment en effet il n’est dit que Jésus change l’eau en vin. Certes ils doivent bien voir que ce n’est plus de l’eau. Mais qu’est-ce ? Ils ne peuvent pas être sûrs. Il ne sont pas appelés à goûter. Ils obéissent au Christ et vont vers le responsable du repas, le chef maître d’hôtel. Ils partent vers lui comme les dix lépreux avec leur lèpre vers le prêtre à qui ils doivent faire constater leur guérison. D’acteurs passifs des noces de l’époux imprévoyant, les serviteurs deviennent agents actifs de l’époux prévoyant, le Christ Messie agneau de Dieu. Et cela parce qu’ils ont écouté Marie et Jésus, ont été sensibles à leur voix et qu’ils ont manifesté obéissance et foi.

Et le comble de l’histoire – mais Jean aime les paradoxes, lui qui n’hésitera pas à placer dans la bouche de l’horrible Grand Prêtre Caïphe une prophétie juste[3] – c’est que le responsable des plaisirs terrestres de la noce, de la qualité du vin et des mets, sans rien y comprendre en en restant à son niveau de sommelier, va faire le constat de la réalité surnaturelle de la noce de l’agneau.

Le vin est bien meilleur ! Et puisqu’il n’a rien compris à la manifestation anticipée de « l’heure » de Jésus, son constat ne lui fait pas chanter je ne sais quel alleluia mais proférer des critiques sur la faute de l’époux quant au service des vins selon l’usage à l’époque. Il est resté dans la cave des plaisirs de la Terre. Alors que Jésus, Marie, les apôtres et les serviteurs sont à un autre niveau et se trouvent en quelque sorte portés grâce à ce premier signe de Cana, au sommet de l’espérance religieuse d’Israël.

Les auditeurs-lecteurs de Jean comme nous-mêmes ont été, sont ou seront invités à de telles noces comme celles de Cana. Des moments de joie humaine partagée, il y en a peu mais il y en a tout de même. Savent-ils, savons-nous trouver dans la joie la grâce (les racines de ces deux mots sont voisines en grec, voir par exemple les premiers mots de l’archange Gabriel à Marie Lc 2, 28), découvrir le Christ qui veut nous faire aller au delà du bonheur humain, en nous offrant mieux : le vin meilleur qu’il a transformé, dont l’existence est connue par la foi et l’obéissance des serviteurs du Christ et de Marie ? Pouvons-nous avoir nous aussi cette vocation de serviteur, sommes-nous sensibles à la voix du Christ et de Marie, et pour cela nous adressons-nous suffisamment à eux dans la prière ? Toutes ces possibilités existent pour ceux qui, participant à l’Eucharistie, ont conscience de boire le vin excellent de l’agneau qui enlève les péchés du monde, vin qui est alors son propre sang.


[1] Note de la TOB sur Jn 2, 4

[2] Mc 7, 24-30

[3] Jn 11, 49-53, déclaration de Caïphe quand il apprend la résurrection de Lazare par Jésus

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année C », Artège 2015)

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