Parole de la semaine – 19e dimanche du temps ordinaire

En ce 19e dimanche du temps ordinaire, nous poursuivons notre lecture de Jean 6, 41-51. L’incrédulité se manifeste à l’audition de ce difficile discours sur le pain de vie, au point que Jésus rappelle la nécessité d’être attiré par Dieu pour venir à lui. Ainsi est posée la question qui a suscité et suscite toujours tant de débats : pourquoi certains croient et d’autres non, puisque la foi dépend de l’appel de Dieu ? Voici la fin de l’homélie :

Alors se pose la question classique, toujours reprise au cours des siècles, quand retentissent ces fortes affirmations sur la nécessité de l’appel de Dieu pour croire. Pourquoi Dieu, qui est miséricordieux, n’attire-t-il pas tout le monde ? Saint Augustin connaissait cette objection et sa réponse humble et liée à la révélation des saintes Ecritures, aurait dû toujours inspirer les théologiens soucieux comme lui de défendre la nécessité absolue de la grâce divine pour croire aux paroles divines. L’Evêque d’Hippone poursuit en effet : « toutefois ce qui étonne c’est que deux hommes qui entendent prêcher les Christ crucifié, l’un dédaigne et l’autre s’attache à lui. Celui qui dédaigne doit s’imputer son dédain, mais celui qui s’attache au Christ ne doit rien s’attribuer. Le maître de la Vérité ne lui a-t-il pas dit : « nul ne vient à moi s’il ne lui est donné par mon Père ? ». Qu’il se réjouisse d’avoir reçu, qu’à son bienfaiteur il rende grâce avec un cœur vraiment humble et sans orgueil ; l’orgueil lui ferait perdre ce qu’a obtenu l’humilité […] Aussi l’Ecriture sainte, pour nous enseigner l’humilité, nous dit par l’apôtre « faites votre salut avec crainte et tremblement. » Redoutant même qu’à ce mot « faites » on ne vienne à s’attribuer quoi que ce soit, l’apôtre ajoute aussitôt « car c’est Dieu qui opère en vous et le vouloir et le faire selon sa bonne volonté » (Philippiens 2, 12-13) […] Ne cherche pas l’élévation mais crains, crains pour être pénétré de la grâce ; ne cherche pas l’élévation pour éviter d’être à sec. »[1]

Dans un autre sermon sur le mystère de la grâce, saint Augustin reprendra cette problématique en allant encore plus loin, non pas dans je ne sais quel essai d’explication rationnelle, mais dans la contemplation du terrible mystère de la croix. Il va même jusqu’à parler d’épouvante, mais pas de n’importe laquelle, celle qu’on éprouve devant la grandeur de l’amour de Dieu. Voici la conclusion de cet admirable sermon : « pourquoi maintenant choisit-il celui-ci et celui-là ? Pourquoi choisit-il l’un et non pas l’autre ? Qu’on ne m’adresse pas cette question. Je suis homme ; je constate la profondeur de la croix, je ne la pénètre pas ; elle m’épouvante, je ne la sonde pas. Ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables (Romains 11, 33). Et homme il s’adressait à l’homme. Que l’homme écoute donc pour ne pas périr lui pour qui Dieu s’est fait homme.

Ainsi en face de cette profondeur mystérieuse de la croix, en face de telles obscurités, attachons-nous à ce que nous avons chanté ; ne présumons point de notre propre vertu, n’attribuons rien dans ce mystère à la faible capacité de notre petit esprit ; répétons le psaume (56, 2) et disons avec lui « ayez pitié de moi mon Dieu, ayez pitié de moi, pourquoi ? Est-ce parce que je puis vous mériter ? Non. Pourquoi alors ? Est-ce parce que ma volonté peut mériter votre grâce avant de l’obtenir ? Non encore. Pourquoi donc ? Parce que c’est en vous que se confie mon âme. Ah quelle science que cette confiance ! »[2]

Au point où nous en sommes de notre méditation du chapitre 6 de Jean, nous pouvons déjà comprendre que l’affirmation sur laquelle l’Eucharistie est le sommet de la vie de l’Eglise, est inséparable de la conscience de manger un pain vivant descendu du ciel qui n’est autre que la chair du Christ.

Pareille foi et semblable conviction ne sont possibles que comme conséquences d’une connaissance qui ne vient que de Dieu et qui renvoient au mystère de la croix. Comme l’a bien compris saint Augustin et avec lui toute l’Eglise, en particulier dans sa liturgie de Semaine Sainte, il faut qu’éclate, dans tout ce qui commémore la Passion, l’élection divine et son jugement de condamnation du péché, c’est le centre même de ce qui se produit dans la croix et qui se projette ensuite sur ceux qui se trouvent devant la croix. La liturgie du Vendredi Saint de saint Jean XXIII est éloquente à ce sujet, tout comme peut l’être aussi celle de Paul VI quand elle est célébrée correctement et qu’on n’omet pas, par exemple, les impropères, du latin « in properium » qui veut dire « reproche ».[3]

Cet oubli est du même ordre que la suppression du « Dies Irae » lors des services funèbres. L’établissement d’un christianisme aimable, gentil et propret, rendant finalement inaudibles et illisibles des textes comme celui que nous méditons. Si, à Dieu ne plaise, on continuait sur cette voie, il ne faudrait pas s’étonner que certains chrétiens restassent chez eux le Vendredi Saint pour écouter une Passion de Jean-Sébastien Bach, plutôt que d’aller à certaines messes modernes qui espèrent faire mieux que le Saint-Esprit en prétendant attirer tout le monde à Jésus !

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année B », Artège 2014)


[1] « Sermons sur l’Ecriture », saint Augustin, Ed Robert Laffont, 2014, p. 1077-1078.

[2] Opus cité p. 1351, sermon sur le mystère de la grâce prononcé en 417 à Carthage CLXIV.

[3] « Reproches de Jésus Christ pour susciter la conversion de son peuple, rappelant à chaque fois un bienfait de Dieu et un des aspects de la Passion. On chante les impropères le Vendredi Saint, qui commémore la mort du Christ sur la croix pendant l’adoration de celle-ci. L’assemblée répond en signe de réparation par le Trisagion, c’est à dire l’acclamation « Aghios o Théos », « au Dieu saint » en grec et sa traduction en latin » : « Les mots du Christianisme », Monseigneur Dominique Le Tourneau, Ed Fayard, p. 323.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s