Parole de la semaine – La Sainte Trinité

En cette Solennité de la Sainte Trinité, l’Eglise nous propose de méditer sur Matt 28, 16-20. Le mystère trinitaire constitue la richesse la plus originale du Christianisme ! Par lui, jamais Dieu n’est aussi proche de l’homme sans pourtant cesser de demeurer le Tout Autre ! Tout le processus de sanctification de l’homme par son association à l’unité d’amour trinitaire rend sensible la présence du sacré. D’où l’importance de sa prédication aujourd’hui. Voici la fin de l’homélie :

Ne nous y trompons pas, tout le modernisme chrétien, toute cette religion chrétienne ou prétendue telle, désacralisée, aseptisée, politisée, vient de l’oubli de la Vérité trinitaire par trop d’importance donnée à la deuxième personne, le Fils. C’est pourquoi il serait urgent que, toutes confessions confondues, les chrétiens se mobilissent pour proclamer la réalité et l’importance du mystère trinitaire. L’Eglise des origines l’avait compris en l’évoquant à propos de l’envoi des douze en mission.

Les pères de l’Eglise lui avaient accordé une grande place. Saint Augustin en particulier dans un de ses écrits consacré entièrement à la Trinité, texte fondamental qui devrait être étudié dans tous les séminaires, avec d’ailleurs d’autres textes « basiques ». Mais il semble que cela doit être négligé en beaucoup d’endroits, alors qu’on trouve le temps d’envoyer des séminaristes faire des stages pendant un an ou plus, dont la pertinence en matière de formation théologique m’apparaît plus que douteuse. Et n’en déplaise à certains, le temps du séminaire ne devrait être consacré qu’à l’étude de la théologie et des grands mystères chrétiens comme la Trinité, faute de quoi on aboutira à l’analphabétisme chrétien, diagnostiqué par Benoît XVI pour les chrétiens d’aujourd’hui. Je pourrais poursuivre sur ce thème mais je préfère revenir sur la question trinitaire.

En un monde qui doute, tout comme quelques uns des disciples présents sur la montagne de Galilée, la proclamation du mystère trinitaire peut apporter la certitude de l’affirmation du Christ : « tout pouvoir m’a été donné sur la Terre ». En un monde en crise d’espérance elle peut aussi, cette proclamation, apporter une promesse : « et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ». Oui, là où sont invoqués le Père, le Fils et le Saint-Esprit, là où leur nom est explicitement prononcé dans le rite baptismal, ensuite constamment répété dans la vie de foi qui doit en découler, la certitude et l’espérance peuvent habiter les cœurs. Dieu ne siège plus dans un ciel lointain, il est présent, il agit, il nous aime, en nous faisant entrer dès ce monde dans le mystère de la vie divine, pour nous préparer à le vivre un jour aux cieux dans sa plénitude. Et je pourrais arrêter là mon propos, mais j’esquiverais alors une difficulté qui tient à l’interprétation du « avec vous » et qui a des conséquences oecuméniques non négligeables qui débordent maintenant à l’intérieur même de l’Eglise catholique.

Je cite de nouveau Pierre Bonnard, commentateur protestant : « les derniers mots de l’Evangile ne promettent pas une présence dont quelques initiés pourraient jouir plus ou moins passivement. A l’école de l’Ancien Testament (Exode 3, 12 ; Josué 1, 5, etc) il faut les comprendre comme une promesse d’un secours constant et souverain accordé aux messagers du Christ dans le monde. » Et Pierre Bonnard poursuit par une note[1] : « le vous de l’expression « avec vous » peut recevoir à la rigueur une interprétation hiérarchique, puisque le Christ matthéen s’adresse ici aux onze. Mais interpréter ce verset au sens d’une promesse d’indéfectibilité adressée à la hiérarchie ecclésiastique de tous les temps, ou à l’ensemble de l’Eglise, ne saurait s’autoriser de la conception vétérotestamentaire et matthéenne de ce secours. Le sens paradoxal mais caractéristique de la pensée biblique est plutôt celui-ci : la puissance souveraine du ressuscité se servira, pour amener les païens à la foi, de messagers faibles et pécheurs. […] »

Puis notre auteur donne l’interprétation catholique qu’il croit traditionnelle au travers d’un texte de C. Spick de 1948 pour l’opposer à ce qu’il vient de développer. Là aussi j’en donne quelques extraits pour ne pas allonger mon propos : « en vertu de la puissance reçue de son Père (Matthieu 28, 18-20), Jésus communique à ses apôtres le pouvoir d’enseigner. Aucune restriction n’est apportée à cette autorité, c’est à la hiérarchie qu’il appartient de promulguer la doctrine et les préceptes du Christ. Celui-ci promet une assistance particulière et perpétuelle, plus exactement une présence spirituelle qui ne finira jamais. A quoi bon la présence active du Christ, si l’Eglise a la possibilité de se tromper, si elle ne transmet pas intégralement et fidèlement l’enseignement de Jésus. Aussi bien l’Eglise catholique a compris cette parole comme une garantie d’infaillibilité active. »

Je ferai trois remarques. Premièrement je suis sûr que bon nombre de catholiques n’adhéreraient plus aujourd’hui à ce que C. Spick présente comme la doctrine de leur Eglise. On peut certes, comme le fait Pierre Bonnard, critiquer ce qu’il appelle l’exégèse déductive quand il résume par « puisque c’est que » et qu’il qualifie de dogmatique. Mais le texte n’est pas un commentaire exégétique, c’est un exposé doctrinal d’ecclésiologie, et citant une source biblique en omettant, comme cela se fait dans la grande majorité des textes catholiques, de donner des détails d’exégèses et les références à la tradition. Cela dit, c’est bien ce que croit l’Eglise catholique d’elle-même. Et cela a été fermement clairement dit à Vatican I dans le texte « Pastor Aeternus » qui proclame l’infaillibilité du pontife romain quand il enseigne, comme successeur de Pierre, des vérités concernant la foi et les mœurs, et qui confère la même autorité aussi aux évêques en communion avec lui, ce qui sera développé par Vatican II.

Deuxièmement, dans sa note, Pierre Bonnard est tout de même obligé de constater que le Christ ne s’adresse qu’aux onze. La possibilité de l’interprétation hiérarchique existe donc et il le reconnaît, il ajoute « à la rigueur », pour moi ce rajout est de trop. Les apôtres ne sont pas là pour confisquer à leur profit la présence du Christ, mais pour aller vers les nations en faire des disciples et les baptiser. Et ce n’est que parce qu’il y a le « avec vous » du Christ dans sa plénitude qui leur est réservée qu’ils peuvent être efficacement missionnaires, c’est à dire par leur parole et leurs actes, leur présence incorporée au Christ par le baptême, et faire ainsi des convertis des participants au mystère d’amour de la sainte Trinité.

Enfin, et ce sera ma troisième et dernière remarque, il n’y a aucune contradiction entre le fait incontestablement biblique que souligne Pierre Bonnard, que Dieu se sert de serviteurs faibles et pécheurs comme messagers et que pourtant ce message est préservé de toute erreur par l’Esprit-Saint. Parler d’infaillibilité du pape et de l’Eglise n’a jamais voulu dire que ces derniers étaient sans péchés. Cela souligne au contraire la puissance de l’Esprit-Saint qui permet à Jésus de demeurer le pasteur éternel de son Eglise, au travers d’êtres humains qui sont bien loin d’avoir sa perfection, mais que par la seule grâce liée à leur état, ils se voient confiées des forces pour remplir leur devoir.

Et l’on remarquera à ce sujet que les mauvais papes – et il y en a eu – n’ont laissé aucun enseignement magistériel faisant autorité, tout comme les mauvais conciles, Constance et Bâle par exemple, qui par leur doctrine conciliariste voulant soumettre le Pape aux conciles, et dont rêvent encore certains catholiques aujourd’hui, ont été définitivement contredis par le concile Vatican I et Vatican II.

C’est parce que le Christ est pleinement avec les apôtres et leurs successeurs, et tout particulièrement avec celui qui assume leur unité, le successeur de Pierre, qu’il est avec tous les chrétiens baptisés et qu’il permet à l’Eglise catholique d’exister encore, et ce jusqu’à la fin des temps, ne l’ayant jamais abandonnée aux conséquences funestes de certains de ses silences, de ses absences ou de ses manquements, quand cela est arrivé. Le Christ était toujours présent, silencieux peut-être lui aussi, mais préparant les forces régénératrices qui ont toujours permis à l’Eglise catholique de se réformer quand il le fallait et qui la perpétueront jusqu’à la fin des temps.

(Extrait du livre « A l’écoute de la Bible, homélies Dimanches et fêtes – Année B », Artège 2014)


[1] « L’Evangile selon saint Matthieu » de Pierre Bonnard, éd Delachaux-Niestlé, 1963, Neuchâtel p. 416

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