La loi naturelle comme expression de l’unité entre la foi et la raison

Résumé de mon intervention du 15 novembre 2014 par un groupe d’auditeur dans le cadre d’un exposé devant des magistrats catholiques (Basilique du Sacré-Cœur)

La philosophie des Lumières, qui a inspiré les révolutionnaires, s’oppose de manière fondamentale à la doctrine de l’Église catholique. C’est pourquoi la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789) a été considérée par le pape Pie VI dans son bref du 23 avril 1791 Adeo nota comme étant « de façon évidente contraire à la religion et à la société » (scilicet religioni et societati adversantia). Ce qui est ainsi condamné, ce n’est pas l’idée que l’homme puisse avoir des droits mais que ceux-ci lui soient propres, alors qu’ils viennent de son Créateur.

Les révolutionnaires détestaient plus Dieu que le roi. Ils avaient la volonté de chasser Dieu de la vie civile et de le réduire à une affaire privée. Le laïcisme est l’expression actuelle de ce même combat. Il promeut la morale de situation, le relativisme moral.

En 1790, au cours des débats sur la constitution civile du clergé, Armand-Gaston Camus (membre du comité ecclésiastique de l’Assemblée constituante) a déclaré : « nous avons le pouvoir de changer la religion mais nous ne le ferons pas ».

Pour les catholiques, la fin ultime de l’homme, c’est Dieu ; pour les Lumières, la fin ultime de l’homme, c’est l’homme.

La rupture définitive se fait par l’exécution du roi Louis XVI, le 21 janvier 1793. Le sacre du roi réglait de manière harmonieuse la relation entre le spirituel et le temporel. Par la suite, le sacre de Napoléon Ier (Paris, 2 décembre 1804) est différent de celui des rois par bien des aspects ; Louis XVIII ne se fait pas sacrer ; Charles X le fait (Reims, 29 mai 1825), mais « ça ne passe plus ».

Définition de Monseigneur Dominique Le Tourneau (Les mots du christianisme : catholicisme, protestantisme, orthodoxie. Fayard 2005) : le droit naturel, c’est le droit divin inscrit par Dieu dans la nature humaine et que l’homme discerne par la raison.

C’est une lumière permettant à l’homme de distinguer le bien et le mal pour tendre à la connaissance de Dieu.

Saint Paul, Rom 1, 18-23, exprime bien l’idée d’une loi naturelle inscrite dans le cœur de l’homme :

[18] La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui tiennent la vérité captive dans l’injustice [19] car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste : Dieu en effet le leur a manifesté. [20] Ce qu’il a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité en sorte qu’ils sont inexcusables, [21] puisqu’ayant connu Dieu, ils ne lui ont rendu comme à un Dieu ni gloire ni actions de grâces mais ils se sont égarés dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré : [22] dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous; [23] et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d’hommes corruptibles, d’oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles.

Ce texte renvoie également à l’importance du péché originel et au caractère erroné de toute théorie fondée sur l’apocatastase (i.e. la restauration finale de toutes choses en leur état d’origine, d’où il découle que tout le monde sera sauvé), laquelle – initialement présentée, sinon soutenue, par Origène – a été fermement condamnée par l’Église (deuxième concile de Constantinople : « Si quelqu’un dit que les Vertus célestes, tous les hommes, le diable, les Puissances du mal seront unis pareillement au Dieu Verbe et de la même manière que Christ, qu’il soit anathème »).

« L’Église est l’interprète naturel de la loi naturelle » Vatican 1. Elle seule peut le faire pour tout ce qui touche la doctrine et les mœurs. Si on conteste ce principe, on se place en dehors de la religion catholique.

On ne peut donc pas parler de loi naturelle sans référence à Dieu et au magistère de l’Église, qui s’exprime notamment par la bouche du successeur de Pierre dont l’autorité doctrinale a été reconnue bien avant la définition du dogme de l’infaillibilité pontificale (18 juillet 1870). C’est ainsi qu’au concile de Chalcédoine (451), l’assemblée, jusque là très partagée, s’est écriée unanimement « par la bouche de Léon, c’est Pierre qui a parlé » lorsque le pape a fait donner lecture de sa position sur la question des deux natures et de la personne du Christ alors en débat.

Deux textes importants :

  • L’encyclique Libertas Praestantissimum du pape Léon XIII, 20 juin 1888.

« La loi naturelle n’est autre chose que la loi éternelle, gravée chez les êtres doués de raison et les inclinant vers l’acte et la fin qui leur conviennent, et celle-ci n’est elle-même que la raison éternelle du Dieu créateur et modérateur du monde (…)

Par sa nature donc et sous quelque aspect qu’on la considère, soit dans les individus, soit dans les sociétés, et chez les supérieurs non moins que chez les subordonnés, la liberté humaine suppose la nécessité d’obéir à une règle suprême et éternelle ; et cette règle n’est autre que l’autorité de Dieu nous imposant ses commandements ou ses défenses ; autorité souverainement juste, qui, loin de détruire ou de diminuer en aucune sorte la liberté des hommes, ne fait que la protéger et l’amener à sa perfection, car la vraie perfection de tout être, c’est de poursuivre et d’atteindre sa fin : or, la fin suprême vers laquelle doit aspirer la liberté humaine, c’est Dieu (…)

Mais, dès que le droit de commander fait défaut, ou que le commandement est contraire à la raison, à la loi éternelle, à l’autorité de Dieu, alors il est légitime de désobéir aux hommes afin d’obéir à Dieu. Ainsi, les voies à la tyrannie se trouvant fermées, le pouvoir ne rapportera pas tout à soi ; ainsi sont sauvegardés les droits de chaque citoyen, ceux de la société domestique, ceux de tous les membres de la nation ; et tous enfin participent à la vraie liberté, celle qui consiste en ce que chacun puisse vivre selon les lois et selon la droite raison. »

  • L’encyclique Veritatis Splendor de Jean-Paul II, 6 août 1993.

« Le pouvoir de décider du bien et du mal n’appartient pas à l’homme, mais à Dieu seul (…)

L’homme jouit d’une liberté très considérable, puisqu’il peut manger de tous les arbres du jardin. Mais cette liberté n’est pas illimitée : elle doit s’arrêter devant l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car elle est appelée à accepter la loi morale que Dieu donne à l’homme (…)

La loi morale naturelle a Dieu pour auteur et l’homme, par sa raison, participe de la Loi éternelle qu’il ne lui appartient pas d’établir. »

 

Doctrine des trois usages de la loi :

– Civique : créer une discipline pour limiter le mal dans la société ;

– Pédagogique : mener les hommes à la connaissance de leur péché ;

– Normatif : montrer aux hommes le caractère et la volonté de Dieu et les guider vers la sainteté.

 

L’orateur termine son propos :

  • par une critique du fondamentalisme, qui consiste à prendre l’Écriture à la lettre, position dont il dénonce le caractère absurde. Il faut interpréter l’Écriture en tenant compte des circonstances de la Révélation. Il rappelle que c’est Pie XII (encyclique Divino Afflante Spiritu, 30 septembre 1943) qui a autorisé l’exégèse historico-critique au sein de l’Église catholique. Depuis, l’exégèse catholique a rattrapé, voire dépassé, l’exégèse protestante ou non confessionnelle.
  • par une réflexion sur les divorcés remariés : il rappelle que le Christ s’est clairement prononcé « ce que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » (Mt 19, 6 ; Mc 10, 9), ce logion étant à classer parmi les ipsissima verba (paroles considérés par la majorité des exégètes comme ayant été réellement prononcées par Jésus lui-même). Cette question met en jeu (i) le sens de l’Eucharistie, qui ne saurait se définir simplement comme le repas fraternel des chrétiens, à quoi certains ont tendance à la réduire, et (ii) l’étendue du pouvoir des clés (« Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » Mt 16, 19). L’Église orthodoxe admet un droit à l’erreur une fois (application du principe de l’oikonomia). La décision de déclarer « moralement mort » le premier mariage est prise par l’évêque personnellement, en vertu de ses pouvoirs propres tirés de la succession apostolique.

 

Réponse aux questions

  • Plusieurs intervenants reviennent sur la problématique des divorcés remariés, la rigueur, difficilement acceptée, de la position du Magistère et l’approche différente de l’Église orthodoxe.

Il est précisé que le second mariage orthodoxe est bien un sacrement, qu’il donne accès à l’Eucharistie, mais qu’il se déroule dans un esprit pénitentiel, sans suivre l’ordo du premier mariage, avec des prières et des rites propres (absence de couronnement, notamment). Il est relevé que cette pratique, prise isolément, ne saurait servir de modèle pour l’Église catholique car elle s’inscrit dans une spiritualité et des rites spécifiques dont nous sommes très éloignés. Il convient d’observer par ailleurs que les officialités prononcent assez libéralement l’annulation du mariage lorsqu’elle est requise. Enfin, il n’y a pas lieu de se laisser enfermer dans le dilemme entre perdre son âme pour garder des fidèles et perdre des fidèles en gardant son âme : on ne peut pas toucher au principe de l’indissolubilité du mariage, institution divine, mais on peut imaginer d’autres pistes, par exemple ne pas précipiter le mariage religieux.

  • Question d’un intervenant sur ce que doit faire le juge pris en tenaille entre la loi naturelle et une règle du droit positif qui lui est contraire.

« Le martyr ne se décrète pas de Rome » : le magistère ne peut pas demander au chrétien de subir le martyr, sous quelque forme que ce soit. Mais dans les cas les plus graves, il y a devoir de refuser au nom de l’objection de conscience (exemple des maires face à la loi Taubira).

  • Question d’un intervenant sur mariage pour tous et anthropologie.

On entretient volontairement la confusion entre droits des homosexuels et mariage. Chez les grecs anciens, l’homosexualité était reconnue mais cela n’impliquait pas un droit au mariage, les vertus familiales traditionnelles étant par ailleurs valorisées. Ce qui fait l’humanité, ce qui résulte de la loi naturelle, c’est la différence des sexes. On confond différence et égalité des sexes. On veut une société unisexe, or cela ne peut pas exister.

  • Question d’un intervenant au sujet de l’existence d’une réflexion au sein de l’Église réformée sur la signification religieuse des unions atypiques et du risque d’aggravation des divergences entre catholiques et protestants à ce propos.

Oui, une telle réflexion est menée et, oui également, cela est de nature à éloigner les deux Églises l’une de l’autre, d’autant plus que les protestants actuels sont plus disciples de Rousseau que de Luther ou Calvin.

  • Question d’un intervenant sur les textes bibliques évoquant l’homosexualité.

Il est clair que la Bible n’a pas une bonne opinion de l’homosexualité.

Dans la Genèse, conflit entre Loth et les habitants de Sodome (Gn 19, 6-11), difficile à interpréter. Le passage traite plutôt du devoir d’hospitalité, important pour des peuples nomades. Peut-être l’auteur veut-il aussi suggérer que l’homosexualité est le signe d’un rejet de la loi naturelle, dont la loi de l’hospitalité fait partie ? Mais peut-on appliquer cela à l’homosexualité en général ?

Texte de l’épître aux Romains (Rom 1, 26-27). Paul utilise l’homosexualité pour illustrer l’impiété, qui consiste à s’affranchir du plan initial de Dieu, en adorant la créature à la place du créateur (idolâtrie). Mais là encore est-ce une caractéristique particulière de l’homosexualité en général ?

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